Arrivée du Maroc en 2017 pour suivre des études d'économie, Wiam n'a pas encore obtenu la nationalité française. Et malgré son implication dans la vie associative et politique de Bagneux (Hauts-de-Seine), où elle a notamment participé à différentes opérations de porte-à-porte pour inscrire les habitants sur les listes électorales, elle n'a pas non plus le droit de vote. Pourtant, cette militante de 22 ans a bien fait entendre sa voix dimanche dernier, en votant pour Jean-Luc Mélenchon. Et elle compte bien réitérer l'expérience le 24 avril prochain, en votant pour Emmanuel Macron afin de "faire barrage à Marine Le Pen". Pour ce faire, Wiam "emprunte" la voix de Juliette, une Montpelliéraine de 45 ans qui, elle, ne souhaite pas voter pour cette élection présidentielle. Abstentionniste, la quadragénaire se rendra physiquement dans l'isoloir pour y déposer, symboliquement, la voix de Wiam en son nom. "Sans ça, elle ne se serait pas déplacée, et n'aurait pas voté", explique l'étudiante, ravie d'avoir un impact concret sur le résultat de l'élection.
"Les étrangers et leurs droits constituent une grande partie des débats durant cette présidentielle, alors qu'eux-mêmes n'ont pas la possibilité de faire valoir leur voix. Si je peux porter mon opinion politique à travers le vote de quelqu'un d'autre, je me sens tout à fait légitime de le faire", estime Wiam, qui accorde une confiance "totale" à son binôme. A Montpellier, Juliette lui a même envoyé une photo de son bulletin Mélenchon dimanche dernier, comme une ultime preuve de sa bonne foi. Une initiative étonnante, rendue possible par la plateforme Alter-votants, créée en 2017 et que Wiam a découverte en parcourant les innombrables vidéos de son compte Tik Tok. "Sous la vidéo d'une fille qui se plaignait de ne pas savoir quoi faire de son vote, le lien de la plateforme est apparu. J'ai lu le principe, et ça m'a directement convaincue", témoigne Wiam. Quatre jours seulement avant le premier tour et à peine 24 heures après son inscription, la jeune femme était déjà mise en contact avec Juliette.
"La démarche reste symbolique, mais elle connaît un franc succès", indique Thomas Berteigne, co-fondateur de l'initiative. Pour le premier tour de l'élection présidentielle 2022, plus de 400 binômes ont ainsi été mis en relation, pour le plus grand bonheur des votants. "C'est génial, je me suis enfin sentie concernée. Quand j'ai vu le score de Mélenchon, je me suis dit que je faisais partie de ce résultat, et c'était gratifiant", témoigne Amani, étudiante libanaise. Par le biais d'Aurélien, abstentionniste convaincu, la jeune femme a pu voter pour le leader de La France Insoumise, qu'elle considère comme le seul candidat à pouvoir répondre à ses attentes. Malgré sa défaite, elle a d'ailleurs regardé le débat aux côtés de son binôme, avant de se mettre d'accord avec lui sur la marche à suivre. "C'est une co-construction, et nous voteront très certainement pour Emmanuel Macron contre Marine Le Pen. Et quoi qu'il arrive, je sais que j'aurais eu mon mot à dire, plutôt que de subir", confie-t-elle. Quelques jours avant le second tour, Thomas Berteigne affirme d'ailleurs que les inscriptions à sa plateforme explosent. "En ce moment, nous recevons entre 200 et 300 nouvelles demandes chaque jour, provenant de toute la France", assure le jeune homme, qui espère dépasser les chiffres de 2017. Il y a cinq ans, Alter-votants avait comptabilisé 5000 inscriptions, et mis en relation 1000 "binômes" de votants. "Nous avions beaucoup plus d'étrangers que de Français, certains n'avaient donc pas pu bénéficier du dispositif", précise-t-il.
Pour Jean-Yves Dormagen, professeur de sciences politiques à l'université de Montpellier, le profil de ces votants est en effet "complètement atypique". "Ils sont rares, car ce sont des abstentionnistes qui restent très politisés, ou en tout cas assez militants pour s'engager à ce point dans le droit de vote des étrangers. Ils sont donc idéologiquement dans une démarche de gauche militante et de démonstration", relève-t-il. Pour le co-auteur de La démocratie de l'abstention (Folio, 2007), cette action reste d'ailleurs "paradoxale". "Les participants refusent catégoriquement de voter, mais acceptent en revanche de le faire pour une personne tierce. Ils sont en fait dans une logique de grande radicalité contre l'offre politique, qui devient un système contre lequel se battre. Au-delà de l'initiative en tant que telle, il y a évidemment une volonté de dénoncer ce système en lui-même, qui interdit le droit de vote des étrangers". Une analyse confirmée par Thomas Berteigne, qui affirme que sa plateforme vise également à "ce que le débat public s'empare à nouveau de la question du droit de vote des étrangers". "On montre que c'est possible, réalisable. Et à force d'en parler, beaucoup de gens se reconnaissent dans cette démarche de porter la voix de quelqu'un qui n'aurait pas pu le faire a priori".
"Relation de confiance"
"Si j'avais connu la plateforme en 2017, j'aurais très probablement déjà donné mon vote à un étranger", confirme Louis, fraîchement inscrit sur Alter-votants. Ce jeune Calaisien, qui avait voté Philippe Poutou au premier tour de l'élection il y a cinq ans, est catégorique : il n'avait alors pas souhaité voter au second tour, et ne se serait jamais rendu aux urnes pour cette présidentielle 2022. "C'est un choix que je fais par conviction politique", explique-t-il. "Mais si des gens qui vivent en France depuis dix, quinze, vingt ans souhaitent se faire entendre alors qu'ils n'ont pas réussi à obtenir le droit de vote, je leur offre cette possibilité avec plaisir". Quelques jours avant l'élection, Louis a ainsi obtenu les coordonnées d'Aref, un jeune journaliste syrien réfugié en France depuis 2015. Pendant près d'une heure, les deux hommes ont discuté politique, se mettant d'accord pour voter pour le candidat le plus proche des convictions d'Aref. "Venant de Syrie et compte tenu des relations de certains candidats avec Vladimir Poutine, c'était difficile pour lui de trancher. Mais il a finalement décidé de voter pour Jean-Luc Mélenchon, et j'ai respecté ce choix", affirme Louis.
Mais en aurait-il été de même si Aref avait jeté son dévolu sur un candidat aux antipodes des opinions politiques de Louis, qui se dit "très sensibilisé" sur l'accueil des exilés en France ? "S'il m'avait demandé de voter Le Pen ou Zemmour, on se serait très probablement engueulés au téléphone, mais je l'aurais fait. La pince à linge sur le nez, comme pour une procuration", assure le Calaisien. Conscient que ses équipes de bénévoles ne peuvent contrôler directement le vote de chacun, Thomas Berteigne abonde. "On ne vérifie pas les opinions politiques des gens, évidemment. Mais c'est un engagement basé sur une relation de confiance". Depuis la création de la plateforme, il est d'ailleurs arrivé - "rarement" - que certains votants se désengagent. "Ils reviennent vers nous parce qu'après réflexion, ils souhaitent retrouver leur marge d'action, ou parce qu'ils ne se retrouvent plus dans notre proposition", explique le co-fondateur. Dans ce cas, les étrangers sont alors renvoyés vers d'autres "bénévoles", prêts à porter leur voix dans les urnes - quelle qu'elle soit.
