Qui a dit que seul le ministère de l'Intérieur luttait contre l'islamisme ? Ces derniers temps, même Olivier Dussopt, le ministre chargé des Comptes publics, s'est mis à employer une drôle d'expression devant ses interlocuteurs : "stratégie Al Capone". Le pôle régalien de l'Elysée et les services de Gérald Darmanin la présentent comme un outil majeur face au séparatisme, cette idéologie qui fait primer ses propres règles sur celles de la République. La formule fait référence au mafieux de Chicago, confondu non pas pour les centaines de meurtres qu'il aurait commandités, mais pour fraude fiscale.
"C'est une stratégie de harcèlement administratif face à des organisations très habiles qui ne dépassent jamais la ligne rouge", décrit un conseiller de l'exécutif. En clair, il s'agit de mettre la pression, par tous les moyens à la disposition de l'Etat, sur des associations, des commerces, des sociétés qui, en apparence, respectent toutes les lois. En visant en priorité le portefeuille. Les chiffres évoqués par le gouvernement donnent le tournis : en deux ans, les services de l'Etat ont notifié quelque... 47 millions d'euros de redressement sur cette base. En tête des organismes de première ligne, les Urssaf, chargées entre autres de contrôler le travail dissimulé. "Avec les Urssaf, l'avantage, c'est que l'addition monte tout de suite très très haut", réagit un membre de la communauté du renseignement.
En soi, l'idée de viser des adversaires par des moyens détournés n'est pas nouvelle. "Une enquête qui a pour effet de taper au portefeuille l'opposition, ça a toujours existé", affirme le criminologue Alain Bauer. Dans La Vendetta française (Albin Michel), publié en 2003, la journaliste Sophie Coignard évoquait ces contrôles fiscaux incessants lancés par le pouvoir socialiste à l'encontre de l'essayiste Jean-Edern Hallier, qui voulait révéler l'existence de la fille cachée de François Mitterrand. Mais ces choses-là ne s'assumaient pas, à rebours de la stratégie Al Capone, dont l'Etat fait de moins en moins mystère. "On embête ceux qui nous embêtent", résume un conseiller de l'exécutif.
"Ce n'était pas dans les moeurs"
La première application récente de cette doctrine remonte au début de l'année 2014. Face aux menées de l'agitateur Dieudonné, qui multiplie les allusions antisémites dans son nouveau spectacle, le gouvernement engage une bataille tous azimuts. En sus des arrêtés préfectoraux d'interdiction de ses représentations, les services de Bercy s'activent, car l'artiste effectue des mouvements financiers suspects. "Tous nos services sont dessus. On l'aura au portefeuille, comme Al Capone", déclare Jean-Marc Ayrault, le Premier ministre, devant des journalistes. Un épisode qui laisse un souvenir mitigé au préfet Gilles Clavreul, alors conseiller à l'Elysée : "Je me rappelle avoir appelé à Bercy en demandant où en étaient les procédures. On m'a répondu : "ça suit son cours." En fait, l'affaire avait été un peu perdue de vue, car ça ne les passionnait pas, ce n'était pas dans les moeurs." A la même époque, dans les départements les plus sensibles, des réunions liées à la radicalisation commencent à être organisées sous l'égide du préfet. Mais la collaboration est parfois difficile. "Certains fonctionnaires de l'inspection du travail ou des impôts refusaient d'effectuer les contrôles que le renseignement préconisait, car ils disaient que c'était dangereux ou que ce n'était pas leur job", se souvient un membre des services de renseignement.
Lorsque la circulaire du 27 novembre 2019 crée les cellules départementales de lutte contre l'islamisme et le repli communautaire (Clir), le succès n'est donc pas garanti. Ces réunions départementales doivent rassembler, toujours sous l'autorité du préfet, des représentants de l'éducation nationale, de la police, de la gendarmerie, du renseignement, de la répression des fraudes, de l'inspection du travail, mais aussi des Urssaf, de la CAF ou de Pôle emploi. Et cette fois, une véritable coopération se met en place, dans le sillage de l'assassinat de Samuel Paty. "On s'est enfin rendu compte qu'il fallait mener une guerre d'usure non seulement contre des individus armés et radicalisés, mais même contre un soft power islamiste qui vise le long terme", décrit Eric Delbecque, expert en sécurité intérieure et ex-responsable de la sûreté de Charlie Hebdo, auteur récent de L'Insécurité permanente (Cerf).
Rose et Thirode à la manoeuvre
De l'avis général, dans les bureaux du pouvoir, deux hommes apparaissent en pointe dans cette adaptation : Frédéric Rose et Louis-Xavier Thirode. Le premier a été secrétaire général du comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation, et directeur adjoint du cabinet du ministre de l'Intérieur avant de rejoindre l'Elysée en qualité de conseiller intérieur et sécurité. Le second fut le patron du Bureau central des cultes de Beauvau avant de devenir conseiller de Gérald Darmanin, lui-même très favorable, dès son passage au Budget, à ce que ses services collaborent à la lutte contre l'islamisme. La méthode Al Capone pourrait d'ailleurs ne pas se cantonner à l'intégrisme islamique. "Nous ne nous interdisons évidemment pas de l'utiliser contre l'ultragauche ou l'ultradroite", indique-t-on au gouvernement.
Au sein des Clir, les contrôles y sont décidés essentiellement sur la base du travail des agents du renseignement territorial. Ils vont souvent de pair avec une fiche S. "Les établissements qui sont ciblés le sont pour des raisons objectives. Cela peut être un propos haineux en leur sein, des commentaires jamais modérés sur les réseaux sociaux, la proximité d'un individu radicalisé, des invités quand il s'agit d'une mosquée, etc.", rapporte un conseiller de l'exécutif. A Lunel et Mauguio, dans l'Hérault, un signalement de Tracfin, le service de renseignement financier de Bercy, sur l'encaissement d'un chèque suspect supérieur à 10 000 euros au sein d'une famille dont certains membres étaient suivis pour radicalisation a lancé une mobilisation générale. "Un travail important regroupant services de l'Etat et partenaires (Pôle emploi, CAF, Urssaf) a permis, notamment au sein de la Clir, de constituer un dossier solide exploité ensuite par le versant judiciaire", précise un récent rapport du secrétariat général du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation. En juin 2020, onze personnes ont été interpellées pour des faits de travail dissimulé, de fraudes fiscales et sociales, d'abus de biens sociaux et de blanchiment - certaines sommes étant acheminées vers le Maroc ou Dubaï. Près d'un million d'euros a été saisi.
"Etouffement financier"
Entre janvier 2020 et février 2022, plus de 10 000 contrôles ont été engagés dans le cadre des Clir, et 718 établissements ont été fermés. "Le plus efficace, ce sont les services vétérinaires, les contrôles d'hygiène. Pour fermer un lieu, c'est radical", souligne une source sécuritaire, qui rappelle également que, en 2020, le préfet de Seine-Saint-Denis a réussi à faire plier la mosquée de Pantin grâce à une méthode d'"étouffement financier". Alors que le recteur du lieu de culte avait relayé des messages diffusés contre Samuel Paty, le préfet avait fait fermer la mosquée pour six mois et, dans la foulée, avait retiré son caractère cultuel à l'association gestionnaire de l'endroit : "Cela a eu pour effet de retirer l'exonération fiscale dont bénéficiait l'organisation, qui ne pouvait plus non plus bénéficier d'un bail à des conditions préférentielles. Ils ont été obligés d'obtempérer et d'écarter deux personnalités problématiques."
Si cette stratégie semble porter ses fruits, ne faut-il pas s'alarmer d'un risque d'arbitraire, liée à une conception du séparatisme qui, comprise trop largement, finirait par frapper n'importe quelle organisation militante ? "Pour que cela marche, il faut être capable d'instruire à charge et à décharge. C'est le cas, il faut que cela le reste", estime notre agent du renseignement. Sans s'inquiéter outre mesure, Alain Bauer souhaiterait, lui, que le dispositif devienne plus transparent : "C'est plutôt une bonne idée, ça va marcher, mais disons qu'on pourrait le dire plus franchement, pour ne pas risquer un détournement de finalité de la loi." Notre conseiller de l'exécutif nous répond, lui, en opposant l'évidence en la matière : "Ceux qui sont très prudents et qui respectent toutes les règles n'ont pas de redressement."
