Le 14 juillet 2016, Jean-Claude Hubler était en vacances à Nice. Comme environ 30 000 personnes, ce commercial s'est installé, vers 20 heures, sur la plage bordant la Promenade des Anglais pour admirer en famille le feu d'artifice lancé pour la fête nationale. Mais quelques minutes après le spectacle, vers 23h30, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, un Tunisien de 31 ans, fonce dans la foule à bord d'un camion de livraison, tuant 86 personnes. "J'ai tout de suite compris que c'était un attentat. Je suis remonté sur la Prom', et j'ai découvert une scène d'horreur. C'était une scène de guerre", se rappelle Jean-Claude Hubler.
Choqué, l'homme décide malgré tout de réagir le plus vite possible, afin de sauver un maximum de victimes. "Je n'avais que mon pauvre brevet de secouriste. S'il y a un accident de la route, je m'arrête. Mais un truc comme ça... Je n'avais jamais vu ça". Tant bien que mal, Jean-Claude se rapproche des pompiers, recouvre les corps des personnes décédées, accompagne celles encore vivantes. "Une dame est morte en me tenant la main. J'étais avec elle tout du long". Après ces premières minutes d'horreur, le vacancier tente ensuite d'empêcher les vols ou les photos et vidéos de curieux, qui tentent d'immortaliser la scène. Surtout, il protège comme il le peut le public resté sur la plage, en particulier les enfants venus par dizaines - parfois avec leurs familles, parfois avec leur colonie de vacances. "Il ne fallait surtout pas qu'ils voient ça", souffle Jean-Claude, qui ne quittera la plage que vers 1h15, à l'arrivée des CRS.
"Je pensais alors que c'était fini. Mais c'était loin d'être le cas", lâche-t-il. En rentrant chez lui, le quinquagénaire n'arrive pas à fermer l'oeil. "Dès que je voulais dormir, je revoyais le visage de cette dame à qui j'ai tenu la main". De retour à Paris, accompagné par l'association France Victimes, il prend rendez-vous avec une psychologue. Il la verra tous les 15 jours pendant deux ans. "On se dit toujours qu'on n'a pas besoin d'une psy ! Mais je m'endormais avec des flashs en permanence, j'avais des pertes de mémoire, des insomnies". Pendant longtemps, Jean-Claude s'est ainsi assoupi invariablement vers 20 heures, pour se réveiller en sursaut à 1h15 du matin. "Soit exactement les horaires durant lesquels j'étais sur la Prom'. Comme si mon cerveau s'était mis en mode automatique. Ça s'était estompé, mais en ce moment, évidemment, ça revient", explique le co-président de l'association de victimes Life for Nice.
Il n'est pas le seul : alors que le procès de ces attentats s'est ouvert lundi 5 septembre à Paris, de nombreuses victimes et familles sont rattrapées, malgré elles, par l'horreur de cette nuit. "On a de plus en plus de personnes qui reviennent vers l'association. Certaines ne s'étaient pas encore déclarées victimes, d'autres ont besoin de parler", témoigne Jean-Claude. La semaine dernière, l'une d'elles a envoyé un mail à 3 heures du matin au co-président, partageant avec lui son insomnie. "On est tous pareil. Ce procès nous remue, on en attend beaucoup".
"Il n'y a pas de rechute"
"Avec l'ouverture du procès, les symptômes reviennent. C'est parfaitement normal, et ça ne veut pas dire qu'il y a une rechute, ou régression psychologique grave chez les victimes", analyse Asma Guemifi, directrice du Centre Phoenix, Institut de psychotraumatisme et de résilience (CPPR) de la Fondation l'Élan retrouvé. Depuis six ans, cette psychologue clinicienne a accueilli "une petite dizaine" de rescapés et de familles de victimes de la nuit du 14 juillet 2016. Tous avaient terminé leur thérapie. La moitié d'entre eux l'ont recontactée en amont du procès, inquiets. "Ils reviennent en disant 'Ça recommence, ça recommence !'".
Une mère de famille ayant perdu de vue sa fille durant l'attentat et persuadée que cette dernière - toujours en vie - était passée sous les roues du camion, un blessé dont les douleurs au genou reviennent alors même que les médecins lui assurent que "tout est physiologiquement normal", un trentenaire endeuillé... Tous parlent des mêmes symptômes : la peur, les pleurs, les flash-back, les troubles du sommeil, la panique incontrôlable, la perte de goût à tout. "C'est tout simplement le réveil de la mémoire traumatique. Les victimes se projettent dans le passé et dans les émotions qu'elles ont vécues à l'époque, que l'on peut qualifier de véritable tsunami psychique", décrypte la psychologue.
"Notre travail, c'est de les rassurer : expliquer que c'est un événement exogène qui réveille des symptômes endogènes sur lesquels il est possible de travailler". Pour ce faire, Asma Guemifi passe par la parole. En sessions individuelles ou collectives, elle fait parler les victimes entre elles, aborde le procès à venir, discute des symptômes qui vont et viennent... Par le dessin et l'écriture, elle propose également à ses patients de traiter leurs angoisses via l'art-thérapie. "Le corps aussi enregistre le traumatisme, on est le témoin vivant de ce qu'on a vécu. Ça permet parfois de libérer beaucoup de tension", explique-t-elle.
"Il y a une appréhension"
Spécialisé dans la prise en charge du traumatisme et du stress post-traumatique, Damien Scolari travaille, lui aussi, avec des victimes des attentats du 14 juillet 2016. "Beaucoup de patients sont revenus vers moi au printemps. Il y a une appréhension : certains ont peur de l'avocat de la défense, imaginent un scénario au tribunal...". Psychologue à la Maison d'accueil des victimes de Nice, il tente d'estomper leurs symptômes, en travaillant par exemple sur le souffle ou la cohérence cardiaque. "Une personne ayant vécu un tel traumatisme aura tendance à avoir peur d'elle-même, de ses crises d'angoisse, du débordement émotionnel. En lui montrant par des petits exercices qu'elle peut gérer sa respiration ou son rythme cardiaque, elle s'apaise".
L'Association française des victimes de terrorisme (AFVT), de son côté, propose aux victimes des attentats de Nice d'échanger avec des rescapés d'autres attentats, comme celui du 13 novembre 2015 à Paris - dont le procès a déjà eu lieu -, afin de discuter des attentes et des difficultés liées à un tel événement médiatique. "On propose des rencontres de victimes à victimes en amont et durant le procès. C'est important, car beaucoup de rescapés ont peur d'être isolées, de ne pas pouvoir débriefer", explique Karen Pilibossian, responsable juridique de l'antenne niçoise de l'AFVT.
Parfois, l'incompréhension des termes juridiques ou le flou sur le déroulement du procès inquiète également les victimes. Julien Spella, psychologue et membre de l'association d'aide aux victimes Montjoye, tente de répondre à ces angoisses. "On entend souvent les mêmes questions : 'Est-ce que je vais arriver à parler, et à qui ? Qu'est-ce que je risque d'entendre ? Qu'est-ce qu'on risque de me montrer, et qui me le montrera ? Nous travaillons là-dessus", explique-t-il. Pour les mineurs, l'association propose également des groupes d'échanges, et a même élaboré un fascicule sous forme de bande dessinée pour expliquer aux enfants la manière dont fonctionne la justice. "Une plateforme numérique a également été mise en place, qui ressemble un peu à un jeu vidéo. Ils peuvent s'approprier le lieu du tribunal, comprendre qui sont les acteurs principaux, les avocats, les magistrats... Ça aide".
Reconnaissance
Mais malgré cette préparation, la confrontation reste rude pour certaines victimes. Alors que l'auteur des faits a été tué par la police le soir de l'attentat, la responsabilité de sept hommes et une femme, âgés de 27 à 48 ans, est examinée par les magistrats de la cour d'assises spéciale. Trois accusés sont notamment poursuivis pour "association de malfaiteurs terroriste". "Lundi 5 septembre, on a pu voir les fameux prévenus. Ce qui m'a choqué, c'est que certains d'entre eux avaient un sourire narquois", raconte Jean-Claude Hubler, qui assure néanmoins "ne pas avoir ressenti de colère". "C'est dommage que le principal coupable ne soit pas là, on aurait voulu qu'il rende des comptes. Mais ce qui est important pour moi, c'est maintenant d'en savoir plus sur le niveau d'implication des prévenus, et de découvrir la personnalité du terroriste lui-même".
Pour Asma Guemifi, ces audiences ont également un rôle symbolique pour les victimes. "Même si le principal coupable n'est pas là, ce procès permet une certaine reconnaissance de la justice, de l'État, de la société dans son ensemble : oui, vous avez été victime, et cela ne peut rester impuni. En quelque sorte, cela permet une certaine réparation". Pour Damien Scolari, la notion de "fin" est également importante. "Beaucoup de victimes trouvent que six ans, c'est long. Il y a cette idée de prendre la parole pour ceux qui ne le peuvent plus, d'être écouté, de clore quelque chose par ce procès", analyse-t-il. "Mais attention : ce n'est pas pour autant qu'à la fin du procès, il y aura oubli. Des lieux permettront de se recueillir, des hommages auront lieu, mais l'attentat appartiendra symboliquement au passé". Jean-Claude Hubler, lui, reste catégorique. "Nous serons des victimes à vie, mais je ne veux pas que cette étiquette nous colle à la peau. Je suis encore là, je suis vivant, et je continuerai".
