Ode a pleuré "pendant presque deux jours". De la cabane qu'elle avait bâtie avec ses amis gilets jaunes sur un rond-point d'Alby-sur-Chéran (Haute-Savoie), il ne reste plus rien depuis le 22 mars, sinon quelques palettes noircies. "Ils ont même brûlé le portrait de notre mascotte, Vilmée, la plus ancienne d'entre nous, qu'avait peint un artiste local !" se désole la quinquagénaire, en recherche d'un emploi depuis la fin d'un CDD dans la restauration collective. Un mois plus tôt, de mystérieux vandales avaient déjà saccagé le mobilier, cassé la vaisselle et tagué l'abri à la peinture jaune. "Les auteurs ne sont peut-être pas les mêmes pour les deux faits", suppute Ode. Le 20 mars, c'était le quartier général de ses camarades de Seynod, à 12 kilomètres de là, qui était parti en fumée.
44 exactions contre des campements de gilets jaunes depuis novembre
Les gilets jaunes de ces deux communes haut-savoyardes ne sont pas les seuls à déplorer la perte de leur campement. Depuis le 17 novembre 2018, date du début de la mobilisation, L'Express a recensé 44 cas similaires à travers la France, de la Lorraine aux Pyrénées et de la Bretagne aux Alpes : des mises à sac et des incendies volontaires, essentiellement, et même quelques agressions physiques.
Le Lorrain Dylan*, un jeune homme qui participe à toutes les manifestations locales, témoigne : "Dès le 17 novembre, je me suis fait percuter par une voiture, j'ai eu quelques hématomes. Sur les bivouacs, on a trouvé du verre pilé et des planches avec des clous, pour qu'on se blesse en les ramassant. En Meurthe-et-Moselle, on a découvert des excréments dans une baraque." Méfiant à l'égard des médias "classiques", Dylan a rassemblé des photos de ces déprédations sur la page Facebook qu'il a créée, "Média jaune de Lorraine".
Davantage d'incidents depuis la mi-mars
La carte des exactions, commises pour la plupart sous le couvert de la nuit, épouse celle de la mobilisation canari. Dans la Moselle, ancien bassin minier où les gilets jaunes restent très actifs, trois sinistres ont frappé les cabanes des ronds-points en l'espace de trois mois, d'abord à Ennery, dans la nuit du 16 au 17 décembre, puis à Aumetz, deux mois plus tard, et enfin à Basse-Ham, le 23 mars. Dans la Loire, trois campements ont été la proie du feu dans la seule soirée du 18 décembre. Dans le Doubs, trois abris ont brûlé depuis la mi-décembre. En Haute-Loire, où une aile de la préfecture du Puy-en-Velay, assiégée par les casseurs, avait flambé le 1er décembre, trois installations ont, depuis, été dévastées par les flammes.

L'Express a recensé 44 incendies volontaires visant des campements de gilets jaunes depuis décembre 2018
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Les incidents se sont multipliés ces dernières semaines (voir la carte). Dans la nuit du 18 au 19 mars, c'est la maison et la voiture d'Eric Drouet, l'un des leaders les plus médiatisés du mouvement, qui ont été vandalisées. Vers 3 heures du matin, la façade de son domicile à Melun (Seine-et-Marne) a été maculée de peinture jaune. Comme son véhicule, dont les pneus ont, en prime, été crevés. Son avocat n'a pas souhaité s'exprimer tant que les investigations ne sont pas terminées.
Certains ronds-points ont été visés plusieurs fois
Depuis le 16 mars et l'acte 18, émaillé de nombreuses violences, sept bivouacs ont été la cible d'incendiaires, de la Haute-Savoie à la Moselle, en passant par la Manche et la Nièvre. Le scénario est toujours le même, ou presque : les flammes qui montent dans la nuit ; le désarroi des gilets jaunes qui avaient fait de ces campements leur point de ralliement ; les spéculations sans fin sur les responsables potentiels ; les enquêtes ouvertes pour tenter de les identifier malgré des indices souvent ténus.
A Saint-Lô (Manche), où la cabane érigée en face du siège du conseil départemental a flambé dans la nuit du 16 au 17 mars, les effigies et les étendards des contestataires avaient déjà été dégradés à la fin de février. A Argences (Calvados), le 18 mars, le quartier général des rebelles en chasuble fluo a subi sa quatrième attaque depuis décembre. À Autechaux (Doubs), le bivouac installé depuis les premiers jours du mouvement, a été incendié pour la troisième fois dans la soirée du 24 mars.
Tensions et conflits entre gilets jaunes
Bernard Veinnant, maire de Basse-Ham (Moselle), se perd en conjectures depuis le 23 mars au petit matin, quand on l'a averti que le chapiteau dressé sur sa commune était en feu. "Ici, les gilets jaunes n'ont jamais gêné la circulation ni provoqué de dégâts, assure-t-il. La population éprouve plutôt de la sympathie pour eux, même si une certaine lassitude vis-à-vis de ce mouvement commence à se faire sentir, comme partout en France." Françoise Cloteau, édile de Champagnier (Isère), souligne, elle aussi, "les bonnes relations" entre les contestataires et les habitants de sa petite commune, au sud de Grenoble. "C'est plutôt entre gilets jaunes qu'il y avait des tensions ces derniers temps", observe-t-elle.
Faut-il voir dans ces brasiers et autres dégradations l'expression d'un ras-le-bol face à un soulèvement social qui n'en finit pas ? Une "radicalisation" de groupuscules allergiques aux chasubles canari ? Ou bien des règlements de comptes au sein d'une nébuleuse minée par les rivalités personnelles et les divergences politiques ? Policiers et gendarmes penchent plutôt pour la dernière hypothèse. "Il n'existe pas de mouvement d'opposition organisé et structuré aux gilets jaunes, estime-t-on au ministère de l'Intérieur. Un certain nombre de ces actes de violence reflètent des conflits locaux internes."
"Les marginaux sont en train de prendre le dessus"
A Saint-Etienne (Loire), où le campement du rond-point Necker a brûlé au début de janvier, les policiers de la sûreté départementale ont très vite identifié un quatuor de coupables: deux hommes et deux femmes que leurs camarades de combat avaient exclus peu de temps auparavant. Dans la Haute-Savoie, selon les informations de L'Express, un membre de la mouvance canari a reconnu avoir incendié le quartier général de ses ex-acolytes, à Seynod. Un autre gilet jaune, soupçonné d'avoir mis le feu à la cabane d'Alby-sur-Chéran, a été placé en garde à vue le 27 mars, mais la mesure a été levée faute d'éléments suffisants.
Dans la Haute-Loire, où des coups de feu ont été tirés contre un abri occupé par des gilets jaunes à Lachamp, les soupçons se sont, un temps, portés sur un autre contestataire, dont le véhicule a d'ailleurs été détruit quelques jours plus tard. Règlements de comptes sur fond de compétition pour prendre la tête du mouvement ? "Les marginaux sont en train de s'imposer, témoigne un 'historique' qui a pris ses distances. On ne voit plus guère les chefs d'entreprise, les agriculteurs et les retraités qu'on croisait au départ. Le gouvernement laisse pourrir la situation, et j'ai peur que cela n'empire si certains en viennent à s'armer."
Appels à la violence anti-chasubles fluo sur les réseaux sociaux
Place Beauvau, on estime aussi que "dans certains cas, les protestataires préfèrent saccager leur campement plutôt que d'en être évincés par les forces de l'ordre". A Saint-Germain-du-Puy (Cher), le 20 décembre dernier, l'un des occupants d'un rond-point a allumé la mèche lui-même : "Ce n'était pas un acte de malveillance, nous l'avons décidé ensemble au sein du groupe ", justifie ce dernier auprès de L'Express.
Pour Dylan le Lorrain, la haine à l'état brut et les appels à la violence déversés sur les réseaux sociaux sont aussi en cause. Les captures d'écran qu'il exhibe font froid dans le dos : "On va peut-être arrêter de rigoler avec ces tocards ! Tirez à vue, qu'on en finisse !" Ou encore : "J'espère qu'il y aura d'autres attardés qui seront blessés ou tués [...]. Allez travailler bande de campagnards de merde !" Les auteurs de ces saillies ne prennent pas toujours la peine de se cacher sous un pseudonyme. Après tout, l'ancien ministre de l'Education nationale Luc Ferry n'a-t-il pas estimé que les forces de l'ordre devraient être autorisées à faire feu sur les manifestants violents ? "Qu'ils se servent de leurs armes une bonne fois. Ecoutez, ça suffit !" a lâché le philosophe au micro de Radio Classique, en janvier dernier.
L'essor des thèses conspirationnistes
De nombreuses enquêtes judiciaires sont en cours pour identifier les fauteurs de troubles. En attendant leur issue, le mystère sur l'identité des coupables nourrit les théories du complot. Plusieurs gilets jaunes évoquent la possibilité d'un coup monté par les forces de l'ordre pour diviser le mouvement ou mettre fin aux occupations de terrains, qui prennent parfois l'apparence de mini-zone à défendre (ZAD). Dans la Haute-Loire, où celle des Fangeas a été dévorée deux fois par les flammes, certains gilets jaunes ont soupçonné une action policière. "C'était un coup de bluff pour piéger les gendarmes, confie l'un d'eux. On leur a fait croire qu'on avait installé des caméras et qu'on avait réussi à filmer les incendiaires." Vaine tentative. Et pourtant, rien n'y fait : sur les réseaux sociaux et dans les conversations des ronds-points, les thèses conspirationnistes continuent de fleurir...
(*) Le prénom a été modifié.
![©PHOTOPQR/LE TELEGRAMME ; Lamballe (22) Le quartier général des gilets jaunes a été incendié (MaxPPP TagID: maxnewsworldfour780823.jpg) [Photo via MaxPPP]](https://www.lexpress.fr/resizer/v2/WAMDCJFAGVFDHHGU4RLRA55YHE.jpg?auth=0a6491b2ca9a6418f17beb94a0fd76c90edcfaf75973d07634efd404fc970166&width=1200&height=630&quality=85&smart=true)