Confortablement installé sur le siège conducteur de son taxi, Ryad observe l'interminable file de voitures qui s'allonge devant une station BP proche de la gare Montparnasse, à Paris. D'un seul coup d'oeil, il rend son verdict, plus que pessimiste. "Si on s'engouffre là-dedans, on en a pour deux heures d'attente". À 11 heures du matin, période considérée comme une "heure creuse" en temps normal, une quarantaine de véhicules s'entassent déjà autour des pompes à essence, immobilisés sous la fine pluie du mois d'octobre. "C'est assez déprimant, hein ?", commente Ryad. "Et encore, là, ce n'est rien. Il y a quelques jours, vous aviez ici 30 ou 40 voitures de plus, avec une double file d'attente, des gens qui klaxonnaient... Et autant de personnes qui perdent du temps, et surtout de l'argent". Dans la file, le chauffeur identifie trois de ses collègues taxis, lumineux éteints et banquettes vides. "En ce moment, entre l'attente aux pompes et le prix de l'essence, on perd quotidiennement environ 30% de notre chiffre d'affaires".
Depuis une dizaine de jours, Ryad ne peut qu'observer le défilé des voitures devant les rares stations qui délivrent encore du carburant dans la capitale. "C'est simple, il n'y a plus une goutte d'essence dans Paris", souffle-t-il. Alors que la CGT a annoncé ce vendredi 14 octobre que la grève serait reconduite sur l'ensemble des sites de TotalEnergies, et que le gouvernement précise que 28,5% des stations françaises sont actuellement "en difficulté", le chauffeur multiplie les petites astuces et les grands sacrifices pour continuer de travailler.
"On ne maraude plus dans les rues, on se met à l'arrêt dans un endroit stratégique en espérant que les clients fassent appel à nous. On n'accepte plus les courses trop longues. On se lève tôt, et on reste proche de notre réseau... Tous les moyens sont bons", liste-t-il. Ce vendredi 14 octobre, Ryad s'est ainsi réveillé à l'aube pour tenter de faire son plein dans la capitale. "Mais dès 7 heures du matin, les stations étaient prises d'assaut. L'attente était trop longue, j'ai compris qu'il fallait sortir de Paris". Par le biais d'un ami chauffeur, il apprend qu'une station de Roissy-en-Brie (Seine-et-Marne), située à une quarantaine de kilomètres de son point de départ, donne la priorité à la pompe à différentes professions dont la police, les infirmiers, les ambulanciers, ou les conducteurs de taxi conventionnés pour "le transport de malades assis". "C'est mon cas, alors j'ai foncé", raconte Ryad.
Longue attente et "noms d'oiseaux"
Arrivé sur place, le quadragénaire déchante légèrement. "Il y avait énormément de monde, et je me suis pris quelques noms d'oiseaux en passant devant les autres automobilistes. Mais je reste positif : au moins, j'ai eu mon plein". Le chauffeur assure d'ailleurs que le pompiste surveille scrupuleusement les macarons de ses collègues conventionnés, afin d'éviter toute fraude. "C'est comme pendant la pandémie de Covid... Les gens sont prêts à tout pour avoir leurs quelques litres de carburant. Il y a beaucoup d'égoïsme", se désespère-t-il. Ces derniers jours, il assure avoir été témoin de "dizaines de scènes de tension" entre les automobilistes, certains lâchant de violentes insultes, d'autres remplissant plusieurs bidons d'essence à la vue de tous. "Il faut garder son sang-froid, je vous le garantis". Ryad sait de quoi il parle : lors de son dernier plein, le chauffeur a attendu pendant près de 2h30 pour accéder à la pompe, avant d'apprendre sur les derniers mètres de queue que cette dernière était vide. "Dans ce cas, vous n'avez plus qu'à prendre une grande bouffée d'air frais. Et pour les amateurs, fumer une bonne cigarette", confie-t-il en riant.
Malgré la tension grandissante sur le terrain, Ryad refuse pourtant catégoriquement de prendre quelques jours de congé le temps de la pénurie, ou de sortir de Paris pour réaliser ses courses dans un climat plus serein. "Comment feraient mes clients ? Et les malades assis que je transporte régulièrement ? Regardez, les gens sont en galère", argumente-t-il en désignant un couple victime de la pluie, hélant désespérément le chauffeur. Déjà, le conducteur culpabilise à l'idée de devoir refuser certains trajets à des patients en attente d'une course trop longue, à l'image de cet homme qui souhaitait quitter l'hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière pour rejoindre Pacy-sur-Eure, à plus de 90 kilomètres. "Normalement, c'est une course en or. Mais là, personne ne voulait la prendre, par peur de se retrouver ensuite en rade d'essence". Sur les dizaines de groupes WhatsApp de chauffeurs conventionnés sur lesquels est inscrit Ryad, la course s'est "refilée" de taxis en taxis, avant que l'un d'eux ne cède. "Un de mes collègues a fini par la prendre puisqu'il rentrait chez lui dans les Yvelines. Mais ça a pris un peu de temps, alors qu'un trajet comme celui-là part normalement en une seconde".
"C'est dur pour tout le monde"
Quartiers après quartiers, Ryad tient à faire le tour de chacune des stations essences qu'il connaît dans le sud de Paris. Sur quatre établissements visités ce vendredi, deux sont totalement fermés pour manque de carburant, un ne propose plus qu'un type d'essence, et le dernier affiche au moins "deux heures de queue". "Et ils se font plaisir sur les prix", constate Ryad, en évoquant des pleins réalisés ces derniers jours à 2,50, 2,80 ou même 2,90 euros par litre d'essence. Un tarif qui oblige le chauffeur à faire une croix sur certaines sorties, qu'il s'offrait auparavant plus facilement. "Il y a des restaurants où l'on ne va plus, on évite le cinéma... C'est dur pour tout le monde". À ce prix, Ryad est également ravi d'avoir investi dans un parking sécurisé pour garer sa voiture, et dans deux caméras à l'avant et à l'arrière du véhicule. "Les gens pensent déjà que les taxis brassent énormément d'argent liquide, ce qui est faux. Alors mieux vaut anticiper ceux qui voudraient braquer mon carburant !".
Slalomant entre les éternels travaux de la capitale, le conducteur se confie. Alors qu'un plein lui permet en moyenne de tenir trois jours et que les syndicats de la SNCF et de la RATP appellent à une grève généralisée mardi 18 octobre, il angoisse déjà à l'idée de devoir remplir son réservoir en début de semaine prochaine. "Ce sera une journée noire dans les transports, les clients auront besoin de nous". Pour assurer ses heures de travail et trouver une station approvisionnée, Ryad sait qu'il devra se lever aux alentours de 4 heures du matin. "Pour l'instant, on n'a pas le choix. Mais il ne va pas falloir que cette grève dure... Parce que tout le monde est épuisé".
