Universitaire et essayiste, le chirurgien et urologue Guy Vallancien est l'une des voix les plus influentes en France lorsqu'il s'agit d'évoquer l'avenir de la médecine. Il est aussi un pionnier internationalement reconnu dans la mise au point et le développement de la chirurgie coelioscopique et robotique de certains cancers. Dans son dernier ouvrage (1), il insiste sur la puissance des sentiments humains face à l'intelligence artificielle et à la robotique. L'Express : Votre définition du progrès en médecine ?
Guy Vallancien : Je dirais, très concrètement, que ce sont toutes les techniques et les traitements qui permettent de prévenir les maladies ou d'en limiter les conséquences. Les nouvelles technologies sont, en ce sens, essentielles, car elles nous permettent de détecter des pathologies avant même qu'on puisse observer un quelconque symptôme - donc avant que le patient lui-même souffre. Des maladies comme le diabète ou le cancer sont de mieux en mieux détectées par la biologie ou l'imagerie.
Quelles ont été les grandes phases historiques du progrès médical ?
Il s'est effectué par bonds. Il y eut d'abord Hippocrate, qui a démontré que les maladies avaient des causes naturelles et n'étaient pas une punition divine. La deuxième révolution date de la découverte de l'anatomie à la Renaissance, grâce à Ambroise Paré. Au XIXe siècle, la physiologie nous a appris, avec Claude Bernard, comment fonctionnaient les organes. Au siècle dernier sont apparus tous les développements de l'imagerie, de la radiologie, de la réanimation. Aujourd'hui, nous vivons une autre révolution, celle du numérique, avec, d'un côté, un nombre inimaginable de données et, de l'autre, des outils que l'on peut porter sur soi et connecter à n'importe quel serveur. Les masses de données mêlées à des algorithmes de plus en plus puissants permettent d'établir des diagnostics et de proposer des traitements avant même l'intervention du médecin. Celui-ci va partager son rôle avec l'intelligence artificielle.
L'IA va-t-elle supplanter les médecins en la matière ?
Elle peut déjà établir des diagnostics à peu près équivalents au meilleur spécialiste dans 95 % des cas. Mais, ce qu'on ne souligne pas assez, c'est que la combinaison des deux fait grimper le taux d'exactitude à 99 %. Le progrès, c'est cette symbiose entre l'homme et la machine, sans que le premier soit "absorbé"par la seconde. Il va donc falloir apprendre aux étudiants à travailler avec les logiciels et à allonger le temps des consultations pour considérer la personne dans sa globalité.
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Les carabins doivent être formés différemment. Aujourd'hui, ils passent tous un bac scientifique, alors que nous aurons de plus en plus besoin d'humanistes. L'homme, c'est de la densité d'être et de l'amour, ce n'est pas de la puissance de calcul. Notre valeur ajoutée, c'est le partage.
L'attrait pour les médecines alternatives s'explique-t-il par ce besoin d'écoute dont vous parlez ?
Très certainement. Dans ces approches, le médecin prend le temps, et c'est le temps qui manque à la médecine. Notre médecine est trop technique, trop mécanique. Le malade attend d'être porté. Il faut retrouver le goût de la parole et de l'humanisme.
Que pensez-vous de l'homme "suraugmenté" et quasi immortel, annoncé par les transhumanistes ?
L'idée de vouloir prolonger la vie des centaines d'années n'a pas de sens. La nature a choisi la reproduction pour provoquer des mutations permettant à l'espèce de s'adapter. Pour évoluer, il faut naître, croître et mourir. Augmenter le QI est tout aussi stupide, car les humains n'échapperont pas pour autant aux différences entre eux. Il y aura toujours le même ratio de surdoués et des sous-doués. Et si, demain, on implante des puces dans le cerveau d'hommes sains, l'être humain deviendra un objet entre les mains de l'ingénieur, voire du hacker. Ce sont des visions mécaniques et démiurgiques, qui ne prennent pas en compte les êtres d'affection, de collaboration et d'amour que nous sommes.
Mais l'allongement de la vie est en soi un progrès, non ?
Bien sûr. Sur le fond, il pose la question de la cohabitation des générations et de la réorganisation de nos systèmes d'assistance. Je crois que nous saurons adapter les outils de la modernité aux plus vieux. On s'intéresse de plus en plus à l'ergonomie du vieillissement, par exemple, qui est la même que celle de la petite enfance. Nous pourrons créer des lieux d'architecture, développer de nouveaux marchés. Nous allons vers une société de partage entre générations grâce aux outils numériques.
De quelle façon faire bénéficier le plus grand monde des avancées médicales ?
L'assurance-maladie dépense 200 milliards en remboursement de soins. Un "pognon de dingue", comme dirait notre président de la République. Malheureusement, on gâche des dizaines de milliards en prescriptions de biologie et d'imagerie inutiles, en transports en ambulance et en arrêts de travail injustifiés. Si vous réduisez de moitié les examens radiologiques, cela n'aura aucune incidence pour le patient ! En revanche, si cet argent était mieux utilisé, nous pourrions faire profiter un bien plus grand nombre de patients de prothèses à 35 000 euros. Nous avons les moyens financiers d'une redistribution efficace à condition d'éviter le gâchis.
Comment conjuguer progrès et éthique ?
Le progrès se fonde sur la connaissance. L'éthique, elle, n'amène pas plus de savoirs, mais plus de lien entre les hommes. Elle n'est jamais un progrès, elle est le fruit d'une réflexion de la société à un moment donné. La médecine, quant à elle, a les moyens techniques de nous transformer, mais c'est à nous d'évaluer dans quelles conditions ce changement est acceptable ou non. Si le patient est sain, je m'interdirai toujours, en ce qui me concerne, de renforcer ses capacités. Le dopage est férocement combattu dans le sport et l'on voudrait nous booster aux objets numériques !
Le camp des "conservateurs" est-il particulièrement virulent sur le front de la médecine?
Certains ne veulent toucher à rien, au prétexte que ces avancées sont dangereuses et que l'on n'y connaît pas grand-chose. Je ne suis pas de ceux-là. D'autres veulent tout transformer, augmenter la vie et pouvoir calculer à la vitesse des ordinateurs les plus puissants. Je ne me range pas non plus dans ce groupe. Selon moi, des machines dotées de capacités cognitives sont une bonne chose. Cela libère nos neurones, qui ont dès lors plus de latitude pour créer, inventer, développer des dimensions artistiques... C'est tout le débat de l'éducation de demain, sur lequel Jean-Michel Blanquer, ministre de l'Education nationale, s'est penché avec intelligence.
En France, on multiplie les comités d'éthique, là où, à l'étranger, on accumule les brevets. Faut-il s'en féliciter ou s'en inquiéter ?
Il y a les Français, et il y a les institutions. Les premiers sont tout à fait ouverts au progrès, à la recherche, au développement. En revanche, les institutions, françaises mais surtout européennes, le sont beaucoup moins. Quand une idée surgit, l'Amérique la développe, la Chine la copie et l'Europe la régule pour limiter les craintes. Entre ce besoin d'éthique et cette volonté pusillanime de tout contrôler, nous devons trouver un juste milieu.
Mais le transhumanisme peut-il être régulé?
Il nous faut toujours de grandes déflagrations pour comprendre où placer les limites. L'homme a eu besoin de deux bombes pour se rendre compte du danger atomique ; ce sera la même chose avec la génomique, qui explose grâce à l'intelligence artificielle. Un pays va produire un monstre ; les Etats organiseront une grande conférence internationale et inventeront des garde-fous.
Une société moderne, disait le philosophe grec Cornelius Castoriadis, prouve son degré de civilisation à sa capacité à s'autolimiter. Comment trouver les garde-fous dont vous parlez ?
En discutant de civilisation à civilisation. Il faudrait créer une COP sur le digital, la robotique et la génomique. Les Chinois ne pensent pas du tout comme nous : ils sont très eugénistes et transhumanistes. Une écrasante majorité d'entre eux voit d'un oeil positif l'augmentation de l'humain, alors que les trois quarts des Européens la rejettent. J'ai suggéré au président Macron de réunir ces différents courants de pensée pour voir s'il est possible de faire émerger un courant de pensée commun. Échanger va être une nécessité, car les machines montent en puissance de manière phénoménale. Si elle est transhumaniste, elle dominera le monde dans vingt ou trente ans. Il va falloir se réunir pour discuter avec ceux qui ne pensent pas comme nous. L'urgence intellectuelle et éthique est aussi importante que l'urgence climatique.
Comment envisagez-vous l'avenir ?
Avec optimisme. Nous allons réparer l'ouïe, la vue, fabriquer des reins et des foies artificiels. L'homme de demain sera un homme en kit bionique, mélange de cellules vivantes, d'objets inertes en silicium et de systèmes quantiques permettant de réparer nos défauts. L'avenir est très prometteur, à condition que les pays se mettent d'accord pour éviter qu'une partie de la planète ne se lance dans une échappée délirante, plaçant les autres nations sous sa botte. L'éthique est ici primordiale. Les civilisations occidentale et orientale ont une conception si différente de l'humain qu'elles doivent dialoguer et trouver un terrain d'entente. La France, à mes yeux, serait le pays idéal pour écrire ces droits de l'homme du futur.
(1) A l'origine des sensations, des émotions et de la raison. J'aime donc je suis. L'Harmattan, 2019
