Que les plus anciens s'imaginent un jeune giscardien appelant les siens à dépasser leur hostilité envers le maoïsme ; un élu de la vague rose de 1981 appelant à ne pas cultiver de préjugés envers le Front National ; ou encore, un gaulliste appelant à ne pas faire d'amalgame entre Pétain et le pétainisme. On n'aurait pas crié au loup, mais au fou ! Et pourtant, voici qu'un représentant de la Nation, Aurélien Taché, membre de la majorité, appelle à "soutenir la pensée décoloniale" : quelques-uns de ses collègues ont beau s'étrangler à juste titre, cela passe quasiment inaperçu, Coronavirus aidant. Et pourtant il ne faudrait pas.
J'exagère ? Ceux qui le penseraient ont une bonne excuse : ils ne savent pas encore ce qu'est cette fameuse mouvance décoloniale, il est vrai encore peu connue du grand public. Certains connaissent peut-être le Parti des Indigènes de la République, le PIR, et son excentrique égérie Houria Bouteldja, chantre de "l'amour révolutionnaire" et groupie de l'ancien président iranien Mahmoud Amadinejad, ancienne complice de Soral, capable d'assez d'empathie pour s'écrier "Merah, c'est moi" après les tueries de Toulouse et de Montauban, et d'assez de recul historique pour déclarer son indifférence totale à la Shoah. Le PIR, c'est aussi la dénonciation du métissage ou encore la condamnation de "l'impérialisme gay" et de la "théorie du genre" : rien que de très démocratique, inclusif et bienveillant, comme on peut voir.
La pensée décoloniale et l'indigénisme, c'est la même chose
Mais, nous dit assez drôlement M. Taché, la "pensée décoloniale" n'aurait rien à voir (tiens tiens...) avec "l'indigénisme" : "De la même manière que l'on peut défendre Mila alors que l'extrême droite le fait sans lui être associée, on doit pouvoir soutenir la pensée décoloniale sans être taxé d'indigénisme !". Il en est tellement certain, et tellement content de la comparaison avec Mila, qu'il reprend cette citation dans un tweet quelques jours après l'interview.
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Grossière erreur, dont rien n'indique qu'elle soit volontaire : la pensée décoloniale et l'indigénisme, c'est strictement la même chose. Ou plus exactement, celle-là est la version intellectuelle de celui-ci, celui-ci la version militante de celle-là. Les auteurs phares des "decolonial studies", notamment le portoricain Ramon Grosfoguel, professeur à Berkeley, et quelques autres, ont fourni l'entièreté de la matière idéologique recyclée par Bouteldja et ses épigones. Les plus courageux liront cet entretien de Ramon Grosfoguel pour finir de s'en convaincre.
Tout est colonial pour les décoloniaux
La "pensée décoloniale" ce n'est pas, comme M. Taché l'ignore ou feint de l'ignorer, une critique savante de la colonisation : celle-ci serait plutôt le registre des études coloniales ou, éventuellement, "post-coloniales" qui, y compris dans leurs formulations militantes (Césaire, Fanon, E.Saïd) ont fourni un matériau critique extrêmement précieux. Il y a à prendre et à laisser, des imprécations qui ont mal vieilli, mais un questionnement radical dont le surgissement a été salutaire.
Mais les "decolonial studies", nées en Amérique du Sud et grandies sur les campus nord-américains, c'est tout autre chose : une idéologie vaguement vernissée d'anthropologie, d'histoire et de sociologie, qui explique toute l'Histoire du monde par la domination de l'Occident blanc sur le "sud global". Une histoire sombre qui s'est achevée avec la décolonisation ? Pas du tout, expliquent les décoloniaux : c'est devenu pire depuis. Malgré les décolonisations "formelles", les pays du sud restent de facto colonisés. La colonisation a été pérennisée, au sud, par les élites "racisées" gagnées par l'idéologie occidentale et inféodée aux puissances "blanches", tandis qu'elle s'est étendue à l'intérieur des nations "blanches" via l'asservissement des "racisés", c'est-à-dire des populations issues de l'immigration. Mieux : elle se prolonge quelque part grâce à un peuple jadis "racisé", désormais "blanchi" pour se faire pardonner la Shoah, les juifs. Les juifs qui, via le projet sioniste, perpétuent la colonisation et exercent sur les Palestiniens une domination en tous points comparable à celle des Nazis.
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Dans l'Histoire parfaite des décoloniaux, comme dans tous les manichéismes, tout est simple : en 1492, le monde bascule. Les Blancs - pardon : le "système-monde capitaliste/patriarcal/occidentalo-centré/christiano-centré/moderne-colonial", pour reprendre le sabir indigeste de Grosfoguel - partent à la conquête de l'Amérique, c'est-à-dire du monde, au moment même où le califat de Grenade chute, effaçant la trace de l'islam en Europe. Depuis, "tout est colonial" pour les décoloniaux : la guerre, la paix, la démocratie, l'économie, l'éducation, la culture, le sport, tout doit répondre du grand paradigme suprême qui rend compte de tout, explique tout et résout tout, un peu comme le poumon du bon docteur Diafoirus. Dans cette histoire parfaite qui fait de "l'Homme blanc occidental" le maître absolu et le coupable de tout, on passe discrètement à la trappe tout ce qui ne rentre pas dans le cadre d'analyse : ainsi, les décoloniaux n'entendent jamais revenir sur les guerres de conquête arabo-musulmanes, ni sur la condition faite aux minorités religieuses sous le califat ottoman. Le métissage, les gênes, la définition du "blanc", les embarrasse, surtout dans le paysage latino-américain d'où le décolonialisme est issu...peu importe : on reconnait le banc au fait qu'il est raciste, et le raciste au fait qu'il est blanc. Comme ça, on ne peut pas se tromper.
Une certaine audience dans les cercles militants
Ainsi l'Occident est coupable de part en part, mais à la différence des historiens sérieux, qui ont décortiqué minutieusement les exactions et les brutalités de l'Empire colonial, et à l'inverse des adversaires historiques du colonialisme, les décoloniaux imputent la faute non à Bugeaud et Ferry mais à Clemenceau, non à Gobineau mais à Descartes, Kant et Condorcet, non à Jefferson Davis mais à Lincoln : au fond, les pires ennemis des décoloniaux ne sont pas les esclavagistes ni les racistes, mais ceux qui militent pour la liberté et l'égalité des droits, des menteurs qui font semblant de lutter contre le colonialisme pour mieux renforcer son emprise. Pas étonnant de voir aujourd'hui le PIR s'en prendre en priorité à la gauche universaliste plutôt qu'à l'extrême-droite avec laquelle, on l'a vu, elle partage tant de valeurs réactionnaires.
Certes, M. Taché n'approuve pas. Enfin pas tout : il n'approuve pas, mais il "comprend". Il réprouve les réunions "non-mixtes" (en confondant allègrement les réunions de femmes victimes de violences et les meetings interdits aux "non-blancs"...), mais il valide l'idée. Il trouve que compter les noirs aux César est problématique, mais que c'est la conséquence de l'insuffisante représentation des minorités dans les médias (documentée par qui ? Comment ? Ce n'est pas ce que dit le CSA, en tout cas...). Il déteste la censure, mais il admet qu'on peut se révolter lorsque des réactionnaires prennent la parole... ce qui l'amène à un parallèle assez surprenant entre l'action pour empêcher François Hollande de s'exprimer à l'IEP de Lille et... ses propres interventions d'ancien responsable de l'UNEF pour s'opposer à la venue de Marine Le Pen sur un campus. Pour un ancien militant du PS, on appréciera l'élégance de la comparaison !
Le bric-à-brac douteux des indigénistes avait vocation à rester cantonné au folklore radical dont il est issu, celui du verbiage militant et des provocations ritualisées... Au moment où, traversant l'Atlantique d'Ouest en Est, il croise la route de l'islamisme et tente de capter les frustrations d'une jeunesse des quartiers qu'élus et pouvoirs publics traitent avec paternalisme, il se met à gagner une certaine audience dans les cercles militants et les quartiers populaires, faisant alliance avec le militantisme islamiste et une partie de l'extrême-gauche au moment où celle-ci dévisse dans l'électorat populaire. Mais lorsque des universitaires légitiment le concept de "race", lorsque des écrivaines célèbres "aiment" les frères Kouachi, lorsque des associations et des syndicats de gauche tiennent tribune au côté du PIR ou l'acceptent dans leurs manifestations, et enfin lorsque des élus de la République commencent à valider des thèses aussi radicalement hostiles aux valeurs démocratiques, il y a de quoi s'inquiéter, et réagir : le décolonialisme, pasteurisé par des voix légitimes, commence à devenir mainstream, acceptable, intégré. Petit à petit, il gagne un statut de radicalisme chic, de provocation permise, de piment identitaire qui vient relever le brouet des bons sentiments socio-libéraux.
Pas de problème pour justifier la violence
Car le décolonialisme, c'est exactement la même chose que l'extrême-droite identitaire. Aucune différence : même racisme, même phobie du métissage, même intolérance envers l'homosexualité (même obsession sexuelle, plus largement), même rigidité dogmatique. Ou encore, même rejet de la science au nom de l'identité : ainsi, les décoloniaux valorisent les pharmacopées autochtones ou la "médecine prophétique" islamiste, exactement comme le nationaliste hindouiste Modi le fait avec la médecine ayurvédique. Même prisme identitaire, mêmes effets.
La seule "excuse" de la pensée décoloniale est qu'elle n'exerce le pouvoir nulle part, et qu'aucun crime ne peut lui être directement imputé. En revanche, les indigénistes n'ont pas de problème pour justifier la violence : il suffit d'être "racisé" pour se voir accorder le bénéfice de la violence légitime, comme lorsqu'une militante du PIR, Aya Ramadan, encensait les auteurs d'un attentat sur le marché de Tel-Aviv en 2016, tuant 4 civils. Au contraire, l'indigéniste est le plus souvent un employé de l'Etat raciste qu'il dénonce, un petit-bourgeois rangé dans les plis protecteurs du patriarcat blanc, un rentier tranquille de la colonialité. Le pouvoir, très peu pour lui : mieux valent les griseries de la provocation permise, dans les amphithéâtres subventionnés. Plutôt le look de la révolution que la révolution elle-même : c'est moins dangereux et tout aussi seyant.
Même chose, en plus policé, dans quelques labos de recherche, deux ou trois rédactions, et donc désormais à l'Assemblée nationale : en louant la "pensée décoloniale", on fait passer le petit frisson de la révolte sans prendre de risque. Le message clientéliste, car au fond il n'y a pas autre chose que de bonnes vieilles méthodes de patronage dans tout cela, est passé. Le fringant député Taché, qui se croit à l'écoute de la jeunesse, n'est en fait que le dernier représentant du Vieux monde, celui des politiciens sans conviction toujours prêts à changer de trottoir sans changer de métier, et à faire des oeillades à tout ce que le marché électoral compte de bonimenteurs. Ainsi on pilonne Caroline Fourest (c'était l'objet de l'interview) car c'est une attaque sans risque, et on cajole les indigénistes, soi-disant par antiracisme. Un calcul peu honorable, et probablement perdant : sur le marché des identités, il y aura toujours meilleur offreur.
Il faut juste faire attention, car les indigénistes ne sont pas des agneaux. Comme le disait Churchill, quand on se pose en conciliateur : un conciliateur, c'est quelqu'un qui nourrit le crocodile en espérant être mangé en dernier.
