L'Express : Dans les prochaines semaines et jusqu'à nouvel ordre, les familles ne vont plus passer trois heures ensemble le soir, mais des journées complètes. Le choc risque d'être rude...

François de Singly : Il risque surtout d'être rude pour les parents à qui l'on demande, en plus de leur propre travail, de faire école à leurs enfants. Et je ne parle même pas de la charge mentale de la mère de famille, obligée, puisque c'est souvent à elle qu'incombe cette tâche, d'organiser non seulement le dîner, mais aussi le déjeuner pour tout ce petit monde confiné à domicile.

L'école à la maison, ce n'est donc pas une bonne idée ?

C'est ridicule et même vexant pour les parents. Leur rôle n'est pas de se substituer aux enseignants. Au lieu de leur dire : "la société fait une pause, profitons-en pour inventer le monde de demain et pour tester de nouvelles formes d'apprentissage. Faites des jeux de société, du jardinage, de la cuisine avec vos enfants, et remettez sans scrupule la dictée ou l'exercice de géométrie à plus tard", on leur impose de combler le vide avec du travail scolaire.

Vous dites que cette charge de travail supplémentaire pourrait même avoir des répercussions sur le couple...

Les parents ont déjà, en temps normal, des journées bien remplies. La fatigue occasionnée par cette surcharge risque de créer des tensions dans le couple qui ne seront pas propices aux rapprochements amoureux. C'est toujours difficile de faire des pronostics en matière de statistiques mais, personnellement, je ne crois pas du tout à un baby-boom en France dans neuf mois. D'autant que les conjoints disposent de nombreux moyens de contraception. L'arrivée de leur progéniture ne se fait pas par hasard, elle est presque toujours programmée.

Le confinement risque-t-il de mettre à mal la structure familiale ?

Tout dépend de la façon dont on gère cette situation. Dans les familles, on vit souvent plus côte à côte qu'ensemble. On passe son temps à régler les choses de la vie quotidienne - "tu as acheté le pain pour ce soir ?, "tu as payé la facture d'eau ? " -, mais on ne communique pas vraiment. Quand on demande à son fils ou à sa fille : "comment s'est passée ta journée ?", cela se résume généralement à "Tu as réussi ton contrôle de maths ou de physique ?".

Il est rare qu'on leur demande quels sont leurs goûts musicaux ou quel serait leur plus grand rêve dans la vie. Profitons donc de cette retraite forcée pour échanger, pour nous observer les uns les autres - "tiens, maman ne pèse pas ses ingrédients quand elle fait son gâteau au chocolat !" et pour mieux nous connaître. Que le coronavirus soit l'occasion inattendue de nous recentrer sur notre cellule conjugale ou familiale !

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Comment y parvenir concrètement ?

Le mieux est de scotcher l'emploi du temps de la semaine de chacun - enfants, comme adultes - sur le frigo de la cuisine. Ce document doit comporter les temps de travail, ceux consacrés aux tâches domestiques - lundi, mardi et mercredi, c'est papa qui met la table, jeudi et vendredi, le fiston - et les plages d'activités à partager en famille, et si possible dans la bonne humeur. Regardez les Italiens, ils sont confinés depuis un bon moment et ils chantent sur leur balcon en riant aux éclats.

La famille devrait alors sortir gagnante de cette crise sanitaire ?

C'est plus que probable. Les Français manquent souvent d'imagination, mais je ne suis pas inquiet, ils vont trouver de nouveaux modes de fonctionnement - ils le font déjà quand ils regardent des séries ensemble le soir, plutôt que d'être chacun de leur côté sur leur écran - pour se retrouver. Et si certains réalisent que vivre confinés avec leur conjoint est insupportable et décident de demander le divorce après la période de confinement, tant pis. Et peut-être même tant mieux pour eux !