Dans une autre réalité, la tour Eiffel aurait pu s'appeler autrement. En 1877, Gustave Bonickhausen demande l'autorisation de changer de patronyme. Plus facilement prononçable pour les Français, moins teinté de la "consonance allemande qui inspire [des] doutes sur sa nationalité française", comme il plaide alors auprès du ministre de la Justice, le nom lui est accordé deux ans après. L'ingénieur ne sera ni le premier ni le dernier : d'après les chiffres du ministère de la Justice, 3567 personnes ont fait une demande similaire l'année dernière.
Une proposition de loi défendue par le député de l'Hérault Patrick Vignal (LREM) et soutenue par le gouvernement entend faciliter les démarches. Adopté en première lecture par l'Assemblée nationale, le texte va être examiné par le Sénat le 15 février. Il prévoit d'autoriser tout adulte qui le désire, une fois dans sa vie, à choisir le nom de son deuxième parent pour l'ajouter à son nom actuel, ou pour remplacer celui-ci. Une manière de répondre à la souffrance de personnes qui peinent à porter le nom de leur géniteur, mais aussi de marquer une évolution sociétale. Selon les enseignements de l'enquête exclusive réalisée par l'Ifop pour L'Express, 22% des Français souhaiteraient changer de patronyme si cette loi est adoptée. Parmi eux, beaucoup de femmes (26% contre 17% d'hommes), mais surtout une majorité de jeunes : 29% des 25-34 ans et 47% des 18-24 ans en expriment le désir.

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Un enjeu générationnel
Dans une France très marquée par la transmission du nom du père, celle du matronyme (le nom transmis par la mère) en serait renforcée. "30% des Français souhaitant changer de nom prendraient celui de leur mère, et 47% les deux noms, pointe Jérôme Fourquet, directeur du département opinion et stratégie d'entreprises de l'Ifop. Ce chiffre monte à 45% chez les 18-24 ans, soit un écart de plus de 10 points avec les 35-49 ans. Un aspect générationnel lié à des questionnements sur l'identité, mais aussi à l'intérêt porté par les plus jeunes aux nouveaux enjeux du féminisme."

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Actuellement, changer de nom de famille relève souvent du parcours du combattant. Il n'est possible de le modifier qu'avec un motif légitime, par exemple un patronyme difficile à porter car perçu comme péjoratif ou ridicule. La requête doit être publiée au Journal officiel et dans un journal d'annonces légales. Une fois ces démarches faites, dont les frais sont à la charge du demandeur, il faut adresser sa demande au ministre de la Justice et attendre sa réponse. Selon une estimation transmise à L'Express par la Chancellerie, environ 35% des demandes de changement sont rejetées. En lieu et place de cette procédure, la proposition de loi doit permettre de simplement remplir un formulaire Cerfa en mairie. Pour les mineurs, cette demande est suspendue à l'accord des deux parents détenant l'autorité parentale, ou à celle du parent l'exerçant seul.
Remettre la "femme au centre"
De quoi permettre d'éviter "une procédure longue et humiliante", avait indiqué en décembre Eric Dupond-Moretti au magazine Elle. Avec cette proposition, la majorité entend apporter une réponse à des situations de la vie courante. "C'est un projet de loi qui s'inspire du réel, assure Patrick Vignal. La notion de couple a évolué, il faut le prendre en compte." Et le député de citer des "cas concrets" : une enfant portant le nom d'un poseur de bombes, un adulte dont le père a tué la mère, une autre abusée sexuellement par son géniteur... Autant de patronymes accompagnés d'une histoire douloureuse dont les personnes souhaitent se séparer.
Une manière aussi, pour d'autres, de rendre hommage à celle qui les a élevés. "La majorité des enfants portent le nom de leur père, alors que la mère obtient la garde dans 80% des cas, souligne le député. L'idée n'est pas une stigmatisation du père, mais de remettre la femme au centre, à égalité." Notre système patronymique serait-il devenu ringard ? "Pas dans les chiffres : dans les faits, c'est le nom seul du père qui est transmis, observe Sibylle Gollac, sociologue au CNRS. 83% des enfants nés en 2014 continuent à porter le nom de leur père, 10% les deux noms, et seulement 7% celui de la mère."
Un rapport au nom modifié
Ces vieilles habitudes concernent aussi les femmes, qui, lorsqu'elles se marient, adoptent largement le nom de leur époux, alors qu'aucune loi ne les y oblige. Selon l'enquête de l'Ifop, 80% des Françaises mariées changent de nom, avec toutefois une forte diminution en fonction de l'âge : 90% des femmes de plus de 65 ans portent le patronyme de leur mari, contre 61% des 18-34 ans. "Ce phénomène est nettement plus fréquent dans les milieux de cadres et de professions intellectuelles, observe Jérôme Fourquet. 57% d'entre elles changent de nom, quand les professions intermédiaires, employées et ouvrières l'ont adopté à 70% ou plus."

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Un signe du pouvoir de transformation idéologique issu des "femmes éduquées supérieures", comme l'évoque, dans son dernier ouvrage, Où en sont-elles ?, l'anthropologue Emmanuel Todd ? "On voit ici les caractéristiques d'une pratique et de préoccupations qui émanent des jeunes générations et des CSP+, qui ne s'est pas encore répandue dans les milieux populaires", explique Jérôme Fourquet. Encore en cours dans les usages, cette prédominance du patronyme semble sur le point de changer. "L'idée que le nom doit exprimer une fusion familiale est encore très forte dans l'esprit des Français, explique l'anthropologue Agnès Fine. Mais, avec les récentes transformations sociétales, la multiplication des femmes célibataires ou des familles recomposées, ce rapport au nom s'est modifié."
En même temps
Moins nécessaire pour représenter une unité, le nom remplit également moins l'un de ses buts originels : permettre à l'Etat d'identifier ses citoyens. "On peut désormais le faire par des numéros de sécurité sociale, poursuit la chercheuse. Le nom devient de moins en moins un instrument de contrôle du droit." De la même manière que le prénom a pu se singulariser à la fin du XXème siècle, le nom prendrait un chemin similaire et deviendrait un "marqueur d'identité personnelle important". Et de revendications, aussi. Si dans les années 1970, les féministes n'en ont pas fait un combat central, celles d'aujourd'hui font de l'enjeu du nom l'un des épicentres de leur lutte. En témoigne la pétition qui a inspiré le projet de loi, portée par le collectif Porte mon nom, rassemblant plus de 35 000 signatures. Elle dénonce une législation qui prive les femmes "de liberté et d'égalité". "La montée du courant féministe et l'évolution rapide des schémas familiaux traditionnels contribuent à saper la règle historique qui voulait que l'on porte le nom du père", résume Jérôme Fourquet.
En facilitant le passage de ce projet de loi - il a engagé pour ce texte la procédure accélérée -, l'exécutif ne manque pas l'occasion d'envoyer un signal à sa gauche à moindres frais. Patrick Vignal, ancien du Parti socialiste, se félicite d'ailleurs d'avoir vu "tous les groupes de gauche" de l'Assemblée voter en sa faveur. "Cette loi va désengorger la Chancellerie et ne coûtera pas un centime. Mais c'est aussi une mesure de justice sociale", assure-t-il. Un "en même temps" perçu comme bénéfique à un peu plus de deux mois de l'élection présidentielle. "Ce projet de loi prend peu de temps, et a de la valeur aux yeux de beaucoup. C'est un signal sociétal assez naturel, qui avait sa place en fin de quinquennat, où il vaut mieux éviter qu'un texte s'embourbe si l'on veut qu'il aboutisse", estime une source à Matignon. Et pour cause : à l'Assemblée, le texte a été adopté par 49 voix contre cinq et deux abstentions.
Au Sénat, il risque de se heurter au chef des sénateurs LR, Bruno Retailleau, pour qui cette loi participe à la déconstruction de la société et de la famille. L'occasion pour la majorité de marquer sa différence. "C'est une mesure peu marquée politiquement, assez transverse. Mais philosophiquement, ce n'est pas neutre. C'est une modification du cadre juridique qui donne la possibilité de rompre avec un schéma traditionnel, analyse Jérôme Fourquet. Ces lois dites sociétales peuvent être rangées avec la PMA ou l'allongement de l'IVG, et vont être vendues à l'opinion par tous ceux qui les votent comme se revendiquant d'un courant progressiste." Changer des noms pour donner des gages.
