Il fallait que ça change. Ça change. Certes, en France, il n'a pas suffi de créer un secrétariat d'Etat à la Condition féminine pour que la condition des femmes en un jour soit transformée. Ni de nommer Simone Veil au ministère de la Santé pour que la santé des femmes dans la société française soit, en un jour, améliorée. Comme il ne suffira pas que l'Onu ait déclaré 1975 "l'Année internationale de la femme" et que M. Valéry Giscard d'Estaing en ait officiellement célébré l'ouverture en compagnie de 32 femmes ministres du monde entier pour que 1975 marque le pas décisif d'une évolution que chacun savait souhaitable, pressentait inéluctable.
Mais voilà, partout, ça bouge. En Angleterre, Margaret Thatcher, 49 ans (que l'on n'oublie pas, cependant, de photographier balayant devant sa porte), prend la tête du Parti conservateur. Au Togo, Mme Kekeh, 40 ans, mariée, quatre enfants, devient première présidente africaine de cour d'appel ; aux Etats-Unis, Ailene Duerk est amiral, et, en Pologne, Halina Skibniewska, 54 ans, vice-présidente de la Diète.
LIRE AUSSI >>Ces femmes qui prennent des risques pour accéder au pouvoir
Ici, Simone Veil et Françoise Giroud sont depuis plus de trois mois les deux ministres les plus populaires du gouvernement. La semaine dernière, à Radio-France, que dirige Jacqueline Baudrier, soixante femmes qui, les premières, ont accédé à des métiers réputés "fermés" sont venues raconter leur vie de copilote de Boeing, de vulcanologue, de chef d'orchestre, de garde champêtre, de sous-préfet, d'écrivain public ou de compagnon carreleur...

Les femmes exercent tous les métiers. L'Express du 3 mars 1975.
© / L'Express
Mais toutes ces "femmes à la barre", quel que soit le domaine, humble ou spectaculaire, où elles s'affirment, ne sont-elles pas - même si elles le réfutent - des vedettes ? C'est-à-dire des exceptions, des branches alibis qui cachent la forêt ?
Ainsi, Françoise Chandernagor-Jurgensen, 29 ans, un fils de 2 ans, major de l'Ena en 1969, aujourd'hui chef de service au ministère de l'Equipement, constate : "Je me sens encore un mouton à cinq pattes. Cela ne va pas aussi vite qu'on pourrait le croire. C'est un mouvement de surface qui va plus vite que le fond des choses."

La place des femmes dans le monde du travail et dans la société en France et à l'étranger. L'Express du 3 mars 1975.
© / L'Express
Sans doute. L'image de la femme se modifie, cependant, et aussi le regard que l'homme porte sur elle. Et cela est irréversible, Le sondage Interopinion sur la condition féminine rendu récemment public et l'enquête menée, cette semaine, par les correspondants de L'Express en témoignent.
Soixante-quinze pour cent des femmes pensent que leur vie est plus agréable aujourd'hui qu'il y a cinquante ans. Elles soulignent : "plus de liberté et d'indépendance" (29 %), "plus de confort (40 %). Mais, surtout, elles s'expriment, et c'est nouveau, sur la place qu'elles peuvent, doivent prendre dans la société. "Les femmes se sont affirmées, elles ne se dissimulent plus derrière leur mari" : Thérèse L, et Roger B., de Rouen, qui ne se connaissent pas, ont, curieusement, fait la même réponse. "Elles ont plus de chances de réussir leur vie, et surtout de la choisir" : Jean-Yves, 22 ans, étudiant, célibataire, à Grenoble.
"Il fallait nous sortir de nos casseroles"
Choisir, encore faut-il pouvoir. Et savoir. Peu de moyens leur sont donnés. Alors, parfois, elles les prennent. Comme ces femmes de Chenove, près de Dijon, qui ont créé, en 1972, un Centre promotionnel féminin, expérience unique en France. Elles sont cent vingt, entre 40 et 50 ans ; elles vont, comme elles disent, "à l'école". Femmes d'ouvriers et de petits employés, elles menaient la vie anonyme des Zup.
"Il fallait nous organiser, raconte Marie-Louise Pérignon, nous sortir de nos casseroles." Leur arme : la formation permanente. Une petite subvention de la préfecture, quelques animateurs de l'Education nationale, le curé prête son local, les mères de famille affluent. Pour se préparer à un éventuel métier ? Pas seulement. Leur exigence est à la fois plus vague et plus profonde. Marie-Thérèse Sounier, 49 ans, trois enfants, agricultrice jusqu'à son mariage, première stagiaire du Centre promotionnel : "Maintenant, je peux lire le journal, je ne me sens pas dépassée par mes gosses, j'ai quelque chose à dire."
Les "gosses" : dans l'évolution de la condition féminine, c'est la butée. Une butée objective, qui ne cède, pour l'instant, à aucun assaut, à aucune aspiration, à aucun extrémisme. En effet, l'écart qui subsiste entre le statut des hommes et celui des femmes dans les sociétés modernes, où le travail demeure la valeur reine, est figé par le problème de la garde des enfants. Aucune société ne l'a résolu. Les équipements collectifs manquent. Il faut en construire. Mais ce n'est pas si simple. Dans les pays de l'Est, on a calculé que les frais de fonctionnement d'une crèche étaient si élevés qu'il en coûterait moins cher à la communauté de payer un salaire plein pendant trois ans aux femmes qui viennent d'avoir un enfant.
C'est en ces termes que, dans les pays occidentaux aussi, le dilemme est posé. Au mieux, les femmes doivent mener, non pas simultanément, mais successivement deux carrières. D'abord, celle de mère (jusqu'à 30 ans - âge où la plupart des Françaises ont mis au monde leurs enfants). Puis une carrière professionnelle. Ce qui les exclut de la compétition avec les hommes, parce que, à l'âge où celle-ci est le plus intense, elles se trouvent hors du terrain de jeu.

Exemples de femmes pionnières dans leur métier. L'Express du 3 mars 1975.
© / L'Express
Autres butées, subjectives celles-là. D'abord, les hommes. Ils sont les témoins souvent irrités, pour les plus âgés d'entre eux, au moins sceptiques pour les plus jeunes, de cette évolution qu'à de rares exceptions près ils n'ont pas suscitée. Ils acceptent volontiers la femme infirmière ou secrétaire, mais médecin ou patron ? "Ça m'ennuierait beaucoup, mais je ferais contre mauvaise fortune bon coeur" (Marcel E., 63 ans, commerçant à Nice). "Femme patron ? Je crois qu'exercer une autorité sur les mâles, ça complexe les femmes, ça les rend acariâtres" (Bernard V., 44 ans, artisan relieur à Montpellier).
Et la politique ? Là, le blocage est presque total et universel. Pas de femmes au gouvernement en Union soviétique, pas non plus au gouvernement aux Etats-Unis. Deux femmes seulement au gouvernement d'Allemagne fédérale, quatre en France. Les femmes elles-mêmes, d'ailleurs, freinent. Alberte Dal, 35 ans, présidente du Cercle des jeunes maraîchers de la région de Toulouse, raconte : "J'ai essayé de secouer les agricultrices que j'ai rencontrées. Je n'y suis pas arrivée. Elles se considèrent comme des hommes quand il s'agit de tailler les pêchers ou la vigne, mais, quand il faut discuter de gestion, alors, elles redeviennent mineures !"
Oui, elles freinent. Parce qu'elles ont peur, aussi. De leurs premières victoires. De leurs fragiles conquêtes. Jusqu'où vont-elles aller, jusqu'où veulent-elles aller ? "Je demande à voir ce qui va se passer dans vingt ans, dit Solange M., agent immobilier sur la Côte d'Azur. J'ai peur que cette liberté, cette arrogance ne se retourne un jour contre nous."
Les Françaises, en tout cas, ne veulent pas d'un univers à la suédoise. Où hommes et femmes sont interchangeables dans tous les rôles. Les jeunes femmes, dans ce système, s'épanouissent, pas les jeunes hommes, qui s'étiolent, perdent à leur tour leur identité. Le couple se déséquilibre et, cette fois, c'est l'homme le plus léger... Ce n'est pas l'égalité, finalement, que revendiquent les femmes en France, c'est plutôt l'équivalence.
Oui, le bond en avant est amorcé. Il y aura des reculs, il y aura des souffrances, des laissées-pour-compte. Longtemps encore le travail ne sera libérateur que pour celles qui sont déjà libérées. Mais ils sont enfin caducs, les versets de l'Ecclésiaste : "Marie ta fille et tu auras achevé une grande oeuvre."
(Enquête de Jacqueline Remy et des correspondants de L'Express en province.)
