"J'ai fait des bêtises, j'en ai conscience." A la barre du tribunal correctionnel de Créteil, ce 12 mars, les regrets de Jean-Luc B. sont pour le moins évasifs. Trois ans durant, ce sportif de 29 ans originaire de Meurthe-et-Moselle a fait croire à tort et à travers qu'il se trouvait au Bataclan le soir du 13-Novembre 2015. Débusqué tardivement - le 30 janvier dernier - il est passé aux aveux : les dizaines de milliers d'euros qu'il a ponctionnés aux fonds d'aide aux victimes de terrorisme. Sa montagne de mensonges. "J'ai fait ça sur un coup de tête," argue le prévenu, mains jointes et l'air nerveux dans le box. Ce coup de tête a trop duré. Dans la soirée, le tribunal l'a condamné à trois ans fermes, plus six mois de sursis avec mise à l'épreuve et obligation de soins.
Un scénario ficelé
Ce mensonge, cette "trahison", selon un avocat, est né dans le contexte post-traumatique de ce funeste mois de novembre. Les kalachnikovs venaient d'arroser de balles le Bataclan, Paris entamait son deuil et Jean-Luc eut une idée: imprimer un faux billet pour le concert des Eagles of Death Metal et télécharger sur son téléphone des photos de la salle de concert durant l'assaut meurtrier. Le tout, dit-il, pour "500 euros" sur le dark web. Dès décembre il prétend qu'il est un rescapé. Qu'il était avec ses deux amis, dont une certaine Anne. "Life for Paris", l'une des principales associations créées après les attentats, le croit, bien sûr. "Il avait l'air traumatisé", se souvient un adhérent à la barre. Grâce à ces éléments, Jean-Luc parvient à greffer son nom sur la " liste unique des victimes" du parquet de Paris, lui ouvrant les droits aux indemnités. Sauf qu'il trompe son monde : le soir des faits, il était à Nancy.
Un mensonge qui n'en finit pas
Bientôt, Jean-Luc devient proactif. Le 12 janvier 2016, sitôt qu'il a déposé plainte auprès de la brigade criminelle de Paris, à l'instar des vraies victimes, il met sur pied un dossier d'indemnisation. Les premiers versements ne tardent pas : entre le 15 février 2016 et février 2017, il soutire 77091 euros au fonds de garantie des victimes de terrorisme (FGTI).
Tout ce cinéma paye. Il prend langue avec la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM), puis l'Office national des anciens combattants, desquels il obtient là encore des milliers d'euros. De son côté, "Life for Paris" lui décroche même pour quelques mois un poste à la mairie de la Ville. Enfin, le 23 novembre 2016, il se constitue partie civile dans l'instruction judiciaire - toujours en cours - sur les attentats djihadistes.
Jean-Luc B. s'encroûte sciemment dans son mensonge. Détail criant : lors de la perquisition à son domicile à Puteaux (Hauts-de-Seine), les enquêteurs tombent sur des exemplaires de Sciences Psy, une revue de psychologie. Pour la procureure, "il les a très bien lus", s'en sert pour rendre son récit authentique, tromper les psychiatres, les thérapeutes, les bénévoles, l'avocat mis à disposition par l'association, les anciens combattants, qu'il démarche pour réclamer une médaille...
Les inconsistances du récit
Comble du cynisme, en mai 2016, il se rapproche du frère d'une (vraie) victime, s'inventant une amitié avec sa soeur décédée, Anne. "Il affirmait avoir vu de la peur dans les yeux d'Anne au moment où elle a été prise pour cible par le terroriste...", reconstitue cet homme à l'audience. Insistant, Jean-Luc va jusqu'à fréquenter la même thérapeute que lui...
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Mais il y avait des failles. Son pathos, ses récits fantasques, ses inconstances mettent la puce à l'oreille de certains associatifs, malheureusement rompus à ces duperies - une quinzaine de personnes ont déjà été condamnées pour des faits similaires. Il déclare ainsi à qui veut l'entendre que ses parents sont décédés - ce qui se révèle faux. Des soupçons confirmés par l'enquête. Signalé par "Life for Paris", ce délinquant astucieux est placé en garde à vue le 30 janvier dernier, accusé d'"escroquerie" et de "détention frauduleuse de faux documents administratifs"; il possédait trois faux passeports. "Vous êtes manifestement animé par la volonté d'exister en vous inventant des vies", tempête la procureure.
La théorie de l'engrenage
Bien que le plan soit mûrement réfléchi, le prévenu dit et redit sa théorie du "coup de tête". S'égare dans des lamentos décousus, sur la base de son "mal-être" de l'époque. "Je n'ai pas voulu faire ça par rapport à l'argent, j'avais bu en plus... J'avais une déception sentimentale, mes entraîneurs m'ont lâché, je suis parti en burn-out...", lâche-t-il d'une traite, avant d'appuyer ses "problèmes de paternité". En dernière instance, l'usurpateur s'abritera derrière ses "addictions" à "l'alcool", au "cannabis", à la "cocaïne" - démenties par les tests.
Pour l'avocat du FGTI, l'argument de l'engrenage ne tient pas : "On n'y est pas du tout. On est dans la cupidité. Dès le début, il monte un dossier d'indemnisation complet. A douze reprises, il relance le fonds de garantie. Il est un élément moteur." L'argent, qu'en a-t-il fait justement ?
"Je l'ai dépensé dans mes addictions.
- Vous avez été à Dubaï, à Londres, c'est une addiction ça ?
- Il fallait que je m'oxygène, j'étais tellement dans un engrenage...", tente le jeune homme, léger, lunaire, narcissique.
Une tendance à la manipulation
"Ce qui inquiète, c'est votre manière d'être centré sur vous, sur des choses anecdotiques, et pas sur ce qui s'est vraiment passé", rétorque la présidente. A ses yeux, Jean-Luc fuit, s'évade de la réalité. Aussi, une expertise psychiatrique pointe sa "tendance à la manipulation", ses "accès de pleurs qui semblent revêtir un caractère factice", sa "minimisation des faits"...
L'avocat de l'association "Paris Aide aux Victimes" regrette "la confiance qui est trahie", celui de "Life for Paris" cette "insulte aux vraies victimes". La procureure requiert trois ans d'emprisonnement, 20.000 euros d'amende et la privation de ses droits civiques pendant cinq ans. Quant à l'avocate de Jean-Luc B., elle réclame de la "clémence" pour ce "menteur invétéré". In fine le tribunal a suivi les réquisitions du parquet. Le jeune homme repart ce mardi soir à la prison de Fresnes. Une réalité dont il sera plus difficile de s'évader.
