"Au début, on pensait vraiment que c'était une farce." Au téléphone avec L'Express, Alice Coffin, s'étonne encore de ce débat organisé jeudi soir, au Cirque d'Hiver, à Paris. Parmi les sept intervenants invités pour parler de "l'avenir de l'Europe", aucune femme.
L'hebdomadaire Valeurs Actuelles, organisateur du débat, a préféré inviter Jacques Attali, François-Xavier Bellamy, Benoît Duteurtre, Michel Houellebecq, Philippe de Villiers, Bruno Le Maire et Eric Zemmour - "Nous aurions été ravi d'accueillir des femmes dans ce débat. Nous avions d'ailleurs proposé à Ségolène Royal d'être l'une de nos invités de prestige. Elle a malheureusement décliné malgré notre insistance, même si bien sûr c'est son droit !", précise à L'Express Tugdual Denis, directeur adjoint à Valeurs Actuelles.
Le collectif féministe La Barbe a donc décidé, il y a quelques jours, d'y mener une action.
Une militante le nez en sang
Après s'être procuré des billets pour l'événement en toute légalité, le but des 25 participantes était de monter sur scène, et de lire un texte très ironique. "Vous êtes sept et pourtant vous n'êtes qu'un ! Ah, ce beau corps, mâle, blanc, mûr, ce rempart contre les turpitudes modernes ! La citadelle Europe, assiégée, menacée par l'invasion du politiquement correct, se projetant vers l'avenir grâce à ce noble cénacle ! Quels symboles vous êtes !" Oui, mais voilà qu'à peine montées sur scène, la vingtaine de "Barbues" a été évacuée non sans violence par la sécurité présente. L'une d'entre elles a été blessée, et s'est retrouvée le nez en sang.
Dans le public, des huées ont accompagné la sortie des militantes féministes."C'était un peu le chaos. C'était compliqué et extrêmement violent, poursuit Alice Coffin. Je n'avais jamais vu une Barbue en sang. On en a fait des actions, au ministère des Affaires étrangères, dans d'autres conférences... Je n'ai jamais vu tant de violence. Ça démontre une spécificité de ce type d'endroit, je pense."
"Les échanges sont brièvement interrompus"
Sur le site La Barbe, il est fait mention de "11 ans et 213 actions." "Il a presque toujours été d'usage qu'on nous laisse parler (lire le tract au minimum) avant que nous sortions dans le calme, indique également le communiqué. Après nous avoir abreuvées pendant 30 minutes de discours sur la paix, la démocratie et le dialogue et alors que nous intervenions sur scène, une vingtaine d'hommes de la sécurité se sont littéralement jetés sur nous, sous les applaudissements d'une partie du public, déplore ce communiqué. Certaines militantes ont été plaquées au sol et d'autres projetées hors de la salle. Trois barbues ont été légèrement blessées. De nombreux médias présents peuvent témoigner de la violence hors norme dont les militantes ont été victimes."
"Il faut mesurer à quel point est troublante une si soudaine intrusion d'activistes dans un plateau où se trouvent un journaliste souvent menacé, Éric Zemmour, et un ministre à la sécurité impérative, Bruno Le Maire", réagit Tugdual Denis. "Les vigiles privés, comme les officiers du ministre, ont donc fait leur travail. Eux comme nous auraient préféré que personne ne soit blessé, mais c'est toujours délicat d'exfiltrer une activiste - selon moi radicale - en train de se débattre."
Quant au public, si les militantes le pensaient hostile, elles n'auraient toutefois pas cru se faire huer non plus. "J'ai trouvé ça dingue que personne ne réagisse. Nous sommes un groupe pacifiste, on voulait juste lire un texte avec de l'humour, de l'ironie. D'autant plus que la violence a continué dans les coulisses du Cirque d'Hiver où on s'est fait écrabouiller." D'autres vidéos de l'évacuation devraient prochainement être diffusées sur le site de La Barbe. Quant au résumé du débat, il mentionne très succinctement cet événement sur le site de Valeurs Actuelles, . "21h47. Les échanges sont brièvement interrompus par un collectif féministe." Sans autre détail.
Tugdual Denis réagit sur le fond auprès de L'Express : "Nous regrettons cette intrusion, que le public et nous-mêmes avons vécu comme une agression. Il y a des moyens plus diplomates et plus efficaces pour débattre que provoquer du bazar dans une soirée que, je peux vous l'assurer, nous avions préparé durant de longs mois afin qu'elle soit la plus réussie."
