Médicaments à la main, Nicolas entre doucement dans la salle de "déchocage" du service des urgences de l'hôpital de Gap, dans les Hautes-Alpes. C'est dans cette petite pièce remplie de matériel médical que sont traités les cas prioritaires, nécessitant une réanimation, une assistance respiratoire ou encore une stimulation cardiaque. "Alors, comment vous vous sentez ?", lance énergiquement l'infirmier au patient du jour. Admis en urgence pour une crise de tachycardie, l'homme répond, une main sur le coeur. "Ça redescend, je ne le sens déjà plus battre à tout rompre", explique-t-il en souriant. Nicolas s'assure qu'il ingère bien ses cachets, vérifie sa fréquence cardiaque. Elle est encore un peu trop élevée - la sortie ne sera pas pour tout de suite. "Par contre, il est possible qu'on vous change bientôt de place", prévient l'infirmier, alors qu'une équipe de la structure mobile d'urgence et de réanimation (Smur), composée d'un médecin urgentiste et d'un infirmier du service, vient de partir.

Nicolas ne s'attarde pas. Crocs vert fluo aux pieds, le soignant passe de couloirs en salles de soins, prépare les patients, surveille le tableau des admissions, soulève une lourde civière... "On ne s'arrête jamais vraiment", souffle-t-il. En ce chaud vendredi du mois de juillet, les urgences de Gap ont tout d'une fourmilière. Il n'est que 14 heures, et 70 patients ont déjà été admis. "En moyenne, on reçoit pendant l'été entre 100 et 110 personnes par jour, contre environ 60 en basse saison", indique Nathalie Dubrulle, cadre de santé du service. Douleurs abdominales, AVC, pertes de connaissance... Les pathologies dites "classiques" sont presque doublées par l'afflux de touristes, auquel se rajoutent les blessures de l'été, comme des réactions allergiques graves dues à des piqûres de guêpe, des noyades, des déshydratations ou même, récemment, un accident de parapente. Sans oublier les patients Covid.

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Aujourd'hui, le flux est tendu, mais contrôlé. "Mais il suffirait d'un ou deux départs de Smur ou d'une arrivée soudaine de patients graves pour que les choses s'intensifient d'un coup", confie Nathalie Dubrulle. Mercredi dernier, le service a été tellement débordé que la cadre de santé raconte avoir été obligée de participer elle-même aux soins. Et chaque jour apporte son lot de contraintes : ce vendredi, une aide-soignante du bloc est par exemple venue en renfort dans le service, tandis qu'une absence en cardiologie est déjà annoncée pour le lendemain. "On tient le coup grâce à la bonne volonté du personnel, et parce que nous avons la chance d'avoir une équipe extrêmement soudée et disponible. Mais c'est de l'adaptation permanente".

Une situation "fragile"

Pour prévenir le déferlement de patients en cette période estivale, la direction du Centre hospitalier intercommunal des Alpes du Sud (Chicas) et le chef du service des urgences de Gap, Pierre Visintini, ont pourtant été prévoyants. En plus des quatre médecins urgentistes présents quotidiennement à Gap durant la journée et des trois médecins de nuit, un médecin supplémentaire a par exemple été ajouté aux effectifs l'après-midi pour la période du 14 juillet au 22 août. Quinze lits ont par ailleurs été rouverts dans les différents services de l'hôpital début juillet, et quinze autres rouvriront en gériatrie d'ici le 1er août, grâce à une série d'embauches avant l'été. "C'est nécessaire, parce que le manque de lits d'aval pour les patients devant être hospitalisés à la sortie des urgences est un réel problème : nous avons été soumis à trop de fermetures ces dernières années", estime le Dr Visintini. Concernant le surmenage de ses équipes, le chef de service est bien conscient des efforts fournis : lui-même vient d'effectuer une garde de nuit imprévue, afin de remplacer au pied levé un congé maladie au Centre 15 de l'hôpital. "Mais à Gap, on n'est pas loin d'atteindre nos objectifs en termes d'effectif, nuance-t-il. Même si une mauvaise nouvelle peut toujours nous tomber dessus, comme un médecin qui démissionne ou des trous inattendus qu'il faut combler."

Le chef de service connaît par coeur les problématiques de fluctuation des plannings. Outre le site de Gap, le Chicas est également composé du site de Sisteron (Alpes de Haute-Provence), situé à une cinquantaine de kilomètres. Les services d'urgence des deux villes, eux-mêmes reliés aux autres hôpitaux du Groupement hospitalier de territoire (GHT) des Alpes du Sud, fonctionnent en étroite collaboration. Dans ce mille-feuille territorial, une équipe "mouvante" de médecins urgentistes est ainsi amenée depuis 2020 à intervenir à tour de rôle aux urgences de Gap, de Sisteron et d'Embrun, à l'est des Hautes-Alpes. "Concrètement, chaque urgentiste embauché à Gap s'engage à passer 25% de son temps à Sisteron ou à Embrun", décrypte le Dr Visintini. Cette initiative a notamment permis de rouvrir les urgences de Sisteron, fermées pendant un an la nuit entre 2019 et 2020.

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"Sans ça, on n'ouvrirait pas. Mais la situation reste fragile", commente Valérie Lebreton, cadre de santé à l'hôpital de Sisteron. Certaines nuits durant ce début d'été, le planning a été plus qu'incertain, ce qui a inquiété les syndicats. "L'équilibre est précaire : en août, il y a encore cinq nuits pour lesquelles il manque un médecin urgentiste à Sisteron", alertait mi-juillet Valérie Clément, secrétaire CGT au Chicas. "L'établissement met en oeuvre tous les moyens possibles pour que la continuité des soins soit assurée", répond de son côté la direction, qui assure que cette problématique sera résolue par la présence de la fameuse équipe territoriale d'urgentistes.

"Nous sommes fatigués"

Dans les couloirs des urgences de Sisteron, ces doutes s'ajoutent à la pression qui pèse déjà lourdement sur les épaules du personnel. D'autant plus que les urgences de l'hôpital de Manosque, à 45 minutes en voiture, ferment régulièrement leurs portes la nuit depuis le début de l'été. "Ça se répercute directement sur nous : on accueille leurs patients à partir de la fin d'après-midi, en plus des touristes, des personnes âgées fragiles, des publics sans médecins traitants, des patients Covid... C'est très compliqué, nous sommes fatigués, déplore Emilie, infirmière à Sisteron depuis cinq ans. Récemment, on a eu onze patients au sein de l'unité d'hospitalisation de courte durée, qui ne compte normalement que quatre places." Certains jours, elle témoigne par ailleurs d'un service "plus que débordé", notamment par ce que les soignants appellent la "bobologie" : des petites blessures bénignes, des angines ou des maux de tête qui auraient dû être pris en charge par la médecine de ville.

Malgré le renfort pour la période estivale d'un aide-soignant durant la journée, d'un infirmier supplémentaire la nuit, d'un interne en semaine, d'un technicien de laboratoire le dimanche après-midi et d'un agent de la gestion clientèle pour enregistrer les patients jusqu'à 21 heures, le travail à abattre reste colossal pour les équipes. Entre avril et juin 2022, pas moins de 4360 patients sont ainsi passés par les urgences de Sisteron - soit une hausse de 20% par rapport à l'année précédente. "Et entre-temps, on doit aussi s'adapter aux changements de planning", rappelle Emilie. La semaine dernière, l'infirmière a dû revenir deux jours sur sa semaine de congés afin de remplacer une collègue malade. "Heureusement que l'équipe est soudée, c'est ce qui nous permet de tenir", souligne-t-elle.

"Honnêtement, on n'a parfois plus le temps de manger, on réduit les pauses pipi. Les patients attendent tellement qu'ils sont souvent irrités, voire agressifs", témoigne sa collègue Audrey, en poste depuis vingt ans à l'hôpital. Penchée sur l'écran des admissions, l'infirmière se souvient des "grosses journées" des années précédentes. "Il y a dix ans, si on faisait 20 passages par jour, c'était exceptionnel. Désormais, on est plutôt à 60 ou 70 patients quotidiens durant l'été." Aujourd'hui, la journée a été plutôt calme : à 18h30, son écran indique une quarantaine de passages. "Mais on n'est pas à l'abri que ça monte d'un coup, tempère-t-elle. Il faut toujours se tenir prêt."