Cheveux longs et verbe haut, Didier Lemaire enseigne depuis vingt ans la philosophie au lycée de la Plaine-de-Neauphle. Mais sa notoriété a soudainement dépassé les grilles de son établissement en novembre dernier, lorsque l'enseignant a publié dans L'Obsune lettre ouverte pour dénoncer "la progression d'une emprise communautaire toujours plus forte" à Trappes et, plus généralement, "l'absence de stratégie de l'État pour vaincre l'islamisme" dans cette commune des Yvelines.

Alors que le professeur est réapparu sur les plateaux de télévision il y a quelques jours, ses prises de position tranchées ont suffi à relancer la polémique sur le poids de l'islamisme à Trappes - un débat vieux de trente ans, qui réapparaît régulièrement au fil de l'actualité. Au moment même où les députés débattent du projet de loi sur les séparatismes, Didier Lemaire affirme être la cible "de propos haineux" et d'"attaques" depuis l'assassinat de Samuel Paty en octobre dernier par un jeune radicalisé. "On nous a signalé des inquiétudes vis-à-vis du professeur à l'encontre duquel des menaces auraient été proférées", a indiqué lundi le parquet de Versailles, qui a ajouté avoir ouvert une enquête pour "menaces sur personne chargée de mission de service public".

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Devant le lycée de la Plaine-de-Neauphle, sous protection de la police, les avis sont partagés. "Un bon prof", juge une élève sous couvert d'anonymat. "Il est sympa, gentil, normal quoi", renchérit une autre, pas franchement étonnée par ses propos... "Il nous avait déjà donné son avis sur les islamistes". "Je ne suis pas d'accord avec lui quand il dit qu'il ne se sent pas en sécurité à Trappes", affiche à l'inverse Joanna, 18 ans. "C'est ridicule", renchérit même Yasmine. Un débat qui fait rage aux portes du lycée, et qui s'est déployé durant la semaine dans la sphère politique et médiatique. Entre protections policières, prises de position publiques et récupérations politiques, retour sur la polémique qui agite Trappes.

Un discours à "nuancer"

Depuis les années 1990, Trappes s'enorgueillit du succès de ses enfants prodiges, Jamel Debbouze, Nicolas Anelka ou Omar Sy. Mais le départ de dizaines de ses jeunes vers la Syrie lui vaut aussi une réputation de "foyer de djihadistes". "On ne peut pas nier le phénomène de rupture et de radicalisation dans certains quartiers", indique l'islamologue Rachid Benzine, qui a grandi à Trappes. Mais "cela reste une petite partie de la ville", ajoute-t-il. "Il y a un travail de fond de la mairie, des associations, un travail de lutte contre le repli identitaire. Il faut nuancer" le discours de Didier Lemaire".

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Le maire de Trappes Ali Rabeh, lui, le rejette viscéralement. Cet ancien du PS, qui a rejoint le mouvement Génération.s de Benoît Hamon, dénonce les "mensonges" et les "contre-vérités" du professeur. Le préfet des Yvelines Jean-Jacques Brot confie lui aussi au Monde qu'il est "inquiet" des "outrances et de certaines inexactitudes" de l'enseignant, qui "met de l'huile sur le feu", avant d'assurer que ses propos "ont fait l'objet d'interprétations, pour certaines malveillantes".

Il n'en fallait pas plus pour lancer une vive polémique sur le sujet : le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin entre dans l'arène lundi, en proposant une "protection rapprochée" à Didier Lemaire. "L'État est au rendez-vous de sa protection", lance-t-il sur Twitter à tous ceux qui reprochent au gouvernement d'avoir abandonné l'enseignant.

Le ton monte encore lorsque le maire de Trappes distribue jeudi une lettre devant le lycée pour mettre en cause les propos du professeur et apporter son "soutien" aux élèves "heurtés, blessés par la violence" de la polémique.

"Instrumentalisation"

Le ministre de l'Éducation Jean-Michel Blanquer s'offusque alors de ce geste, accusant Ali Rabeh d'"intrusion" dans le lycée. Selon une source proche du dossier, Jean-Michel Blanquer envisage même, pendant un temps, de porter plainte contre l'élu, avant de se raviser. Jeudi soir, l'affaire est abordée lors du débat entre Gérald Darmanin et Marine Le Pen. Et le numéro 2 du RN Jordan Bardella se rend le lendemain à Trappes. "Il y a dans notre pays de plus en plus de petites républiques islamistes", y lâche-t-il, "nos élus ferment les yeux".

La présidente de la région Ile-de-France Valérie Pécresse (ex-LR) dénonce alors à son tour "l'intrusion" du maire dans le lycée et exige sa "révocation". Ali Rabeh l'accuse en retour "d'instrumentaliser cette affaire à des fins politiciennes, en soutien à son premier vice-président et poulain Othman Nasrou".

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Lors de l'élection municipale de 2020, la liste d'Ali Rabeh avait en effet remporté la mairie, avec 40,40% des voix devant celle d'Othman Nasrou (DVD). Mais le tribunal administratif vient d'annuler le scrutin, tandis qu'Ali Rabeh a fait appel de cette décision. Le maire affirme être victime depuis le début de cette affaire "d'insultes racistes" et avoir déposé plainte pour des "menaces de mort".

Samedi, le parquet de Versailles a confirmé avoir ouvert une enquête, confiée à la police judiciaire, sur les menaces contre l'élu, après un signalement sur la plateforme Pharos. Ali Rabeh bénéficie dorénavant d'une protection policière. Comme Didier Lemaire.