À la fin de ses études d'infirmier, il y a trois ans, Loïc n'a pas hésité une seconde. Formé dans le nord de la France, à l'Institut de formation en soins infirmiers (IFSI) de Roubaix, le jeune homme a préféré délaisser le système hospitalier français pour exercer en Suisse. De l'autre côté de la frontière, il confie avoir "tout gagné". "Un meilleur salaire, de meilleures conditions de travail, une meilleure relation avec les patients", résume-t-il. Cette décision, loin d'être anodine, s'est pourtant imposée à lui comme une évidence. Intéressé par le soin auprès des personnes âgées, Loïc se dit "choqué" par certaines scènes observées lors de ses stages dans différents Ehpad français. "J'ai choisi ce métier pour le relationnel, et j'ai assisté durant mes études à ce qui se rapproche de la maltraitance", témoigne-t-il. Durant l'un de ses premiers stages, l'étudiant d'alors se retrouve ainsi dans une structure "avec peu de moyens financiers", dans laquelle les protections à destination des soignants sont comptées, et où un seul infirmier s'occupe d'une soixantaine de résidents. "Il y avait les pansements à faire, les médicaments à donner, pas de temps pour discuter avec les résidents", se souvient Loïc.
Un jour, le stagiaire accompagne un infirmier dans l'une des chambres, où un pensionnaire est retrouvé en détresse psychologique. "Il n'allait vraiment pas bien, il s'est mis à pleurer. Il avait besoin de nous, d'exprimer des choses... Mais on n'a pas eu le temps de s'arrêter. On m'a dit que la priorité était le traitement, pas le relationnel." C'en est trop pour Loïc. "Je suis donc parti en Suisse, et je ne regrette pas", souffle-t-il. À Lausanne, où il trouve rapidement un poste dans un établissement médico-social - équivalent de l'Ehpad français -, il retrouve une vie professionnelle plus acceptable. Dans son service, accompagné de cinq aides-soignants, il s'occupe de 20 résidents seulement. "En France, c'était plutôt un infirmier pour 60, voire 70, 80 résidents", lâche-t-il. D'un point de vue matériel, aussi, Loïc avoue avoir vu la différence. "Durant mes stages en France, on n'avait clairement pas les moyens de faire notre travail correctement : c'était dangereux pour les patients et pour les soignants. Ici, il n'y a pas de problème de matériel", compare l'infirmier, dont le salaire est par ailleurs bien plus élevé qu'en France.
Lors de sa sortie d'école, en 2019, les établissements français auxquels il postule lui proposent un salaire net de 1700 euros par mois, contre 4400 euros en Suisse. De l'autre côté de la frontière, ce salaire est également augmenté chaque année de 150 euros brut par mois, contre "une quinzaine ou une vingtaine d'euros en France". "Alors bien sûr, le niveau de vie n'est pas le même en Suisse : les loyers et la nourriture sont plus chers. Mais j'ai fait le calcul, et je suis quand même gagnant", souligne le soignant. En pleine crise sanitaire, il est d'ailleurs loin d'être le seul à avoir décidé de quitter le système français : alors que Loïc a récemment rejoint le service chirurgie d'un hôpital situé à quelques kilomètres de la frontière, il assure que "plus de la moitié" de ses collègues sont français.
"J'ai vu l'hôpital français en souffrance"
Personnel d'Ehpad, infirmiers, aides-soignants... "Depuis des années, il existe une fuite des soignants vers la Belgique, la Suisse ou le Luxembourg, pays dans lesquels le salaire et les conditions de travail sont plus avantageux. La crise sanitaire n'a fait qu'accentuer le phénomène", confirme Thierry Amouroux, porte-parole du Syndicat national des professionnels infirmiers. Malgré une revalorisation salariale de 183 euros net par mois depuis le Ségur de la santé, en juillet 2020, l'homme constate un désintérêt massif pour l'exercice de la profession en France. "Outre le salaire, il existe un réel mépris des compétences de ces soignants dans les services, et leurs conditions de travail ne font que se dégrader. Alors s'ils le peuvent, les infirmiers fuient vers l'étranger", martèle le syndicaliste, dépité.
À 25 ans, Julie* assume ainsi parfaitement son choix : depuis décembre 2020, cette jeune infirmière originaire de l'est de la France travaille au Luxembourg, pays situé à quelques kilomètres de chez elle. "Je gagne actuellement 3000 euros nets par mois, contre environ 1700 euros si j'étais restée en France", annonce-t-elle d'entrée de jeu. Mais attention : la jeune femme tient à préciser que le salaire n'est pas l'unique raison de son départ professionnel vers le grand-duché. Pendant la pandémie, l'infirmière a travaillé six mois au service ambulatoire d'un hôpital mosellan, avant d'accepter diverses missions d'intérim dans différents hôpitaux et services de l'est de la France. "J'ai vu l'hôpital français en souffrance. Il y avait peu de personnel, des équipes stressées, les supérieurs, exténués, ne nous formaient que brièvement... Ça ne me correspondait pas", fait-elle valoir.
Au Luxembourg, elle retrouve un métier où le patient est placé "au coeur" de ses journées. "On est bien plus dans le contact, on a le temps d'écouter, de partager, sans passer son temps entre mille tâches administratives. En France, j'avais l'impression d'être un robot. Ici, je retrouve une vraie authenticité", raconte Julie, qui partage 15 patients avec l'une de ses consoeurs. En France, l'infirmière s'occupait seule de 30 malades. Pour elle, le constat est sans appel : ici, ses patients sont bien plus rassurés que dans les services français. "Ils posent moins de questions, leur prise en charge est plus rapide. Ils repartent sereinement", assure-t-elle.
"Ras-le-bol de la radinerie"
Depuis la Belgique, Aline* abonde. "Si on parle crûment, j'en avais juste ras-le-bol de la radinerie", avoue cette infirmière de 28 ans, formée en France. Ancienne aide-soignante en région parisienne, puis infirmière dans un établissement du nord, la jeune femme a décidé de traverser la frontière belge il y a deux ans et demi, déçue par les infrastructures françaises. "On manquait toujours de moyens. Il fallait souvent faire attention au matériel, prendre les seringues et les électrocardiogrammes les moins chers, utiliser le même set à pansement pour trois plaies différentes...", liste-t-elle. "Alors qu'ici, le matériel est illimité : il y a les machines dernier cri, je vois clairement la différence de moyens."
En termes de conditions de travail, Aline avoue avoir également constaté un changement radical : son salaire s'élève désormais à 1950 euros nets, contre 1750 euros de l'autre côté de la frontière. Surtout, son rythme de travail n'est plus le même : malgré 39 heures travaillées par semaine - contre 35 en France -, et des enchaînements qui peuvent atteindre dix jours de travail d'affilée - ce qui reste interdit sur notre territoire -, l'infirmière avoue se sentir "bien moins fatiguée" par ses horaires. "En France, on abusait un peu de ma personne", résume-t-elle, évoquant des journées parfois prolongées de huit heures par manque de personnel, des enchaînements de garde ou la culpabilité générée par sa direction en cas de demande de repos. "Je travaillais dans un service spécialisé dans les maladies du sang et en chimiothérapie. S'il n'y avait personne pour me remplacer, on insistait sur le fait je mettrais en danger la vie de mes patients si je partais... Sans me donner ensuite les moyens de me reposer", explique-t-elle, agacée. "C'est arrivé plus d'une fois, alors qu'en Belgique, on m'a demandé une seule fois de rester, en plein pic de Covid." L'infirmière marque une pause. "En fait, ici, il n'y a pas ce côté 'extrême' qu'il y a en France."
Et ses collègues français l'ont bien compris : selon Aline, l'hôpital transfrontalier dans lequel elle travaille - dont elle préfère taire le nom - "ne pourrait pas fonctionner sans les Français". À quelques kilomètres de là, le Centre hospitalier de Wallonie picarde, à Tournai, confirme la tendance. "Sur les 1250 collaborateurs du département infirmier, 309 d'entre eux sont français, soit environ 25%", indique le service communication de l'institution belge. Parmi les 2700 collaborateurs de l'établissement, 156 Français bénéficient par ailleurs du statut de travailleur frontalier, qui leur permet notamment d'être moins taxés.
"Phénomène massif"
En France, cette fuite des blouses blanches vers la Suisse, la Belgique ou le Luxembourg n'est pas sans conséquences. Selon Dominique Gros, ancien maire de Metz et directeur du conseil de surveillance du CHR Metz-Thionville pendant douze ans, environ "un tiers" des étudiants formés par les IFSI dépendantes du CHR partent chaque année vers le Luxembourg. "Le phénomène est massif", estime l'ancien élu, rappelant qu'environ 350 infirmiers sont formés chaque année par ces écoles, et que 150 soignants de plus obtiendront leur diplôme à partir de juin 2023. "Et je vous parle seulement des étudiants, mais c'est pareil pour les soignants déjà en poste", ajoute Dominique Gros, qui regrette le manque d'effectifs dans certains hôpitaux de la région, voire la fermeture de certains services. "Je ne dis pas que la situation n'est causée que par le départ de ces soignants vers l'étranger, mais ça y contribue", déplore-t-il.
"Chez nos étudiants, il y a un vrai engouement pour la Suisse : j'ai des élèves qui sont même partis faire des colocations à la frontière !", relate de son côté Alain Messien, directeur de l'IFSI de Roubaix. Alors que 140 élèves sont accueillis chaque année en première année dans son établissement, et que seuls 80 finissent diplômés, il assure que "15 à 20 d'entre eux" fuient vers la Suisse une fois le précieux diplôme en poche. "Ils cherchent un meilleur salaire, et souvent de meilleures conditions de travail. Ils se passent le mot, discutent ensemble sur les réseaux sociaux, et partent généralement pour deux ans avant de revenir exercer en libéral sur le territoire français", raconte Alain Messien. Abdel, ancien éducateur reconverti en infirmier, fait partie de ces anciens étudiants de l'IFSI de Roubaix. "On ne va pas se voiler la face : en Suisse, je peux travailler pour deux ou trois fois plus, avec des conditions de travail bien meilleures", tranche-t-il.
Diplômé depuis un an et encore intérimaire au sein de différentes structures du nord de la France, le trentenaire est à "deux doigts" de franchir la frontière. "Ici, mes collègues sont au bout du rouleau et n'ont pas forcément le temps de m'accompagner pour apprendre", raconte-t-il. "Niveau matériel, je tombe toujours sur des lève-malades en panne, du matériel qui dysfonctionne... C'est lassant." Depuis quelques semaines, Abdel entreprend des démarches administratives pour travailler en Suisse, cherche un logement à la frontière, multiplie les recherches sur le coût de la vie et le taux d'imposition en tant que travailleur frontalier. Parfois, il avoue être rattrapé par une certaine culpabilité. "Je me dis que ce n'est pas génial d'avoir été formé en France et de tout quitter, j'ai l'impression de tourner le dos au pays... Mais quand je vois que tout le monde y trouve son compte, ça me donne vraiment envie de partir", conclut-il. L'année dernière, "une dizaine" d'élèves de sa promotion se sont exilés au Luxembourg ou en Suisse pour exercer, sans même accepter un premier contrat en France.
