C'est une jeune fille toute voilée de noir. On ne sait pas son nom. Elle est afghane. Agenouillée, elle range ses livres de classe. Accablée, tordue de chagrin, elle se lamente. Elle a appris qu'elle n'aurait pas le droit de poursuivre ses études. L'université de Kaboul désormais lui sera interdite par décret du chancelier, un taliban. Elle range ses livres parce qu'elle n'en aura plus l'usage. Sa vie soudain s'effondre. En lui interdisant de lire, d'apprendre, en lui coupant l'accès au savoir, on la tue. De ses études elle n'attendait pas seulement un métier, mais émancipation, autonomie, liberté. Tout ce rêve désormais s'évanouit. Elle aura une vie de servitude obscure.

La théorie de la justice raciale envahit les programmes, les cerveaux, les rapports académiques, rendant irrespirable l'air de l'université

C'est un professeur de l'université de Portland, Peter Boghossian. Il témoigne. Il a démissionné de son poste de maître de conférences. Il dit pourquoi au Figaro. Son enseignement et son activité intellectuelle sont devenus impossibles. Il vit dans la terreur des idéologues de campus qui "refusent de discuter avec des personnes qui ne partagent pas leurs valeurs". Il s'émeut de voir des "professeurs à qui l'on a reproché l'étude de philosophes parce que ces derniers étaient blancs et européens". La théorie de la justice raciale envahit les programmes, les cerveaux, les rapports académiques, rendant irrespirable l'air de l'université. Lorsqu'il proteste ou conteste, on le fait taire. On le traite de "nazi secret". Le "wokisme" contre la liberté académique.

LIRE AUSSI : Boualem Sansal : "La France vient de découvrir que l'islamisme ronge la maison"

Vous avez dit "wokisme" ? "Invoqué ad nauseam, le wokisme a fait irruption dans un débat public déjà dégradé", a tweeté L'Obs, qui poursuit : "Il rejoint l''islamogauchisme' au registre de ces fameux mots fourre-tout dont la principale fonction est de dénigrer et disqualifier son adversaire" (un peu comme "mâle blanc cisgenre", dès lors ?). Et Mame-Fatou Niang, nourrie par l'alma mater américaine mais prompte à s'inviter dans le débat hexagonal, de déclarer : "Je suis passée sur France Culture pour parler non pas du terme 'woke' (chimère dangereuse et chronophage), mais de tout ce que son utilisation en France essaie d'étouffer." Ainsi, non seulement il faudrait subir et appliquer ces dogmes neufs, mais en plus il conviendrait de ne pas en parler. Proscription des mots. Verrous sur la langue. On se donne le droit de faire du réel une "chimère". Religion neuve, dont les campus sont les églises.

Le rêve patronal est de disposer de jeunes "immédiatement opérationnels". Limitation de l'horizon. Réduction utilitariste

C'est un sondage réalisé pour Les Echos. Il évoque la perception qu'ont les patrons français de l'Université (française). 85% en ont une bonne opinion : les diplômes sont de bon niveau, la diversité sociale y existe. Tout est bien, donc ? Non : 81% des patrons considèrent que l'Université ne forme pas assez à la vie professionnelle. Qu'il faudrait renforcer la "professionnalisation des formations" (80%). Seuls les diplômes de licences professionnelles sont "immédiatement opérationnels". Au moment où les métiers de l'avenir nous sont largement inconnus, où les modalités du travail sont bouleversées radicalement par la pandémie, par des enjeux nouveaux, par des technologies révolutionnaires, par une géopolitique mouvante, au moment où devraient compter plus que jamais l'ouverture d'esprit, la compréhension du monde, la capacité à apprendre, la culture générale, l'outillage intellectuel, le rêve patronal est de disposer de jeunes "immédiatement opérationnels". Limitation de l'horizon. Réduction utilitariste. L'Université ou la fabrique des clones ?

LIRE AUSSI : Sylvain Fort : Wokisme, tu es fils de France

Que conclure de ces trois aperçus sur l'Université ? Que l'Université est le miroir de la société qui la porte. Qu'elle est le reflet des obsessions qui la traversent. Nous ne chasserons pas les talibans de l'université de Kaboul. Nous ne soustrairons pas les campus américains aux nouveaux dogmatismes. Mais nous pouvons prier le monde économique de s'aviser de la chance qu'il a de disposer en France d'une Université qui forme des esprits sachant analyser et interpréter, et, partant, imaginer.

C'est aux entreprises bien plus qu'à l'Université de former les jeunes gens aux routines des métiers dont elles ont besoin. Si les patrons français entendaient mieux cela, l'Université française sortirait enfin de sa grande misère, et la diversité des profils ajouterait à la créativité du monde économique. Ce pari-là serait, pour le coup, le reflet d'une société qui n'oppose plus liberté de l'esprit et employabilité. Ce serait le pari d'une société éclairée. On en a bien besoin. Au travail.