L'étude Trends in International Mathematics and Science Study (TIMSS) le dit : nos écoliers et nos collégiens sont des cancres planétaires en maths et en sciences. Nous sommes dans les profondeurs du classement. Nous sommes devenus nuls. C'est très préoccupant dans ce monde de technosciences et de data qui est le nôtre. Surtout, c'est profondément humiliant, car chez nous, les maths sont une affaire sérieuse. Les maths, c'est notre marque de fabrique, notre fierté. Même si l'Ecole polytechnique a largement perdu sa vocation militaire, elle défile le 14 juillet sur les Champs-Elysées pour dire : honneur aux matheux ! Nos prépas scientifiques, nos grandes écoles, forment le top du haut du panier de la crème de l'élite mathématique. Médailles Fields, Prix Nobel, "quants" géniaux, cryptologues mirobolants : tout cela made in France prêt à l'export ; on se les arrache.

"A force de dérouler le tapis rouge à nos matheux bien-aimés, nous leur donnons envie d'embrasser toutes les carrières... sauf celle, éprouvante et mal rémunérée, de professeur de mathématiques"

A côté de cette aristocratie des maths prospère aussi une middle class matheuse. Voulez-vous faire du commerce ? Les maths ! Du marketing ? Les maths ! Médecin ? Les maths ! Vétérinaire ? Les maths ! Pilote d'avion ? Les maths ! Assureur ? Les maths ! etc. Le destin de la jeunesse de France est suspendu à ses notes en maths. Mais alors, pourquoi sommes-nous si mauvais ? Parmi les raisons, il est un tabou : à force de dérouler le tapis rouge à nos matheux bien-aimés, nous leur donnons envie d'embrasser toutes les carrières... sauf celle, éprouvante et mal rémunérée, de professeur de mathématiques.

D'année en année, le jury du Capes de maths se plaint de lacunes graves, de méthodes mal assimilées, de capacités rédactionnelles médiocres. Accordé à 32 % des candidats en 2005, il le fut à 45 % d'entre eux en 2019. Le nombre de postes depuis quelques années reste assez stable, mais le nombre de participants au concours s'effondre. Le métier n'attire plus, donc le taux de réussite augmente. Seulement, comme le niveau baisse, on ne pourvoit pas tous les postes. En 2019, 973 candidats ont été admis pour 1 200 postes à pourvoir : un expédient afin de maintenir le niveau. Nos résultats TIMSS sont aussi le miroir de cette crise des vocations.

"Etudier la géographie, la littérature, l'ethnologie, l'histoire médiévale n'est pas considéré, en Angleterre ou aux Etats-Unis, comme un dilettantisme suspect, mais comme une manière légitime de développer ses facultés intellectuelles"

D'où le grand paradoxe : pour redonner un élan à l'enseignement des mathématiques en France, ne faudrait-il pas en finir avec la sacralisation de cette matière ? Les exemples sont légion, dans les pays anglo-saxons, de ces littéraires parvenus aux plus hauts niveaux de responsabilités. Etudier la géographie, la littérature, l'ethnologie, l'histoire médiévale n'est pas considéré, en Angleterre ou aux Etats-Unis, comme un dilettantisme suspect, mais comme une manière légitime de développer ses facultés intellectuelles. Résultat : les matheux se retrouvent en concurrence avec les littéraires pour les bons postes. Imagine-t-on en France un centralien se faire damer le pion par un helléniste ? Cette différence profonde sur le marché du travail retentit sur l'enseignement : les maths ne sont plus sine qua non, ne sont plus une névrose, ne sont plus l'unique levier de sélection. Tout le monde se détend. Résultat : ils nous surclassent en maths et sciences.

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Si les entreprises françaises se mettaient, elles aussi, à faire confiance à de jeunes archéologues, ethnologues, linguistes, historiens, géographes, notre rapport aux maths s'assainirait et le rapport des élèves aux disciplines non mathématiques serait également plus fécond. Diversifier le marché du travail, ce serait décrisper l'enseignement ; rendre leur lustre à des filières déconsidérées donc paupérisées ; briser la terrible uniformité culturelle des élites françaises. Notre névrose matheuse nous a mis dans l'impasse. Il est temps d'en guérir.

Si les entreprises ne le font pas par inclination, qu'elles le fassent par calcul : en 1995, 6 % des petits Français avaient, au test TIMSS, un "niveau avancé" en maths. Ils ne sont plus que 2 %. Encore quelques années et, sur les Champs-Elysées le 14 juillet, défilera un régiment de cancres coiffés d'un bicorne.