Les ABCD de l'égalité sont enterrés, comme l'annonçait L'Express dès le 19 juin dernier. Place aux "malettes pédagogiques" qui doivent permettre aux enseignants de transmettre la valeur d'égalité entre les filles et les garçons, à l'école. Benoît Hamon, ministre de l'Education, et Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des femmes, annoncent ce nouveau plan dans Le Parisien, ce lundi matin.
Benoît Hamon n'avait pas le choix, analysait L'Express en fin de semaine dernière. "Après les rythmes scolaires, les ABCD de l'égalité, voilà un autre dossier plombé par Vincent Peillon, impuissant face à la caricature et à la rumeur. Peillon a échoué à désamorcer la polémique.. Benoît Hamon ramasse les pots cassés",
Une question intégrée à la formation des enseignants
Il ne s'agit officiellement pas d'un abandon de cette expérimentation qui avait soulevé des polémiques, nourries notamment pas l'extrême-droite. "La conclusion du rapport de l'inspection générale, c'est que le bilan des ABCD est positif", assure Benoît Hamon. Mais il faut passer du "dispositif pionnier" qui concernait quelques centaines d'enseignants "volontaires" depuis la Toussaint 2013 à une nouvelle étape...
"330 000 enseignants du 1er degré [auront] accès aux outils indispensables pour apprendre aux écoliers qu'ils sont égaux", fait-il valoir. "La formation initiale de tous les professeurs s'enrichira d'un module consacré à l'égalité. Pour les enseignants déjà en exercice, nous l'intègrerons dans la formation continue", insiste-t-il.
"Les enseignants pionniers, qui ont travaillé dès cette année avec leurs classes, seront invités à partager leur expérience avec les autres", renchérit Najat Vallaud-Belkacem. Car ils "ont pu identifier les meilleures pratiques pour modifier cela. Ils ont, par exemple, constaté que le sport était un des moments les plus appropriés pour aborder ce sujet avec leurs élèves", ajoute-t-elle.
"Le nom 'ABCD de l'égalité', attaché à l'expérimentation, n'apparaîtra plus", selon elle. Mais le but de l'opération reste le même, expliquait la ministre sur France 3 ce week-end: "faire prendre conscience aux enfants des limites qu'ils se fixent eux-mêmes, des phénomènes d'autocensure trop courants, leur donner confiance en eux, leur apprendre à grandir dans le respect des autres". Et de qualifier ce nouveau plan d' "ambitieux".
Polémiques et rumeurs
Une généralisation des ABCD eux-mêmes était théoriquement prévue à la rentrée de septembre 2014. Mais, dès l'hiver dernier, l'école a été secouée par toutes sortes de rumeurs sans fondement, sur des garçons obligés de porter des robes ou des cours de masturbation en maternelle, propagées par les partisans des Journées de retrait de l'école, un mouvement de boycott mené par Farida Belghoul, proche de l'extrême droite et du polémiste Dieudonné.
Les opposants au mariage homosexuel, notamment La Manif pour tous, se sont unis à ce front, qui rassemble musulmans rigoristes et catholiques conservateurs contre un supposé enseignement d'une théorie du genre, niant selon eux la différence sexuelle.
Le gouvernement tente donc de tourner la page de cette controverse... sans convaincre les opposants au dispositif. Si la présidente du Front national Marine Le Pen s'est dite "absolument satisfaite" de l'enterrement des ABCD de l'égalité, La Manif pour tous a pour sa part appelé sur Twitter à "rester déterminés, vigilants, actifs". "Nous ne sommes pas dupes, l'abandon du 'label' ABCD Egalité ne signifie pas abandon de l'intrusion de l'idéologie à l'école", a renchéri Albéric Dumont, un des responsables du collectif.
Une "reculade" devant les "réactionnaires"
Les éditorialistes de la presse nationale et régionale n'ont pas de mots assez durs pour condamner cette décision du gouvernement. "Après le renoncement à la loi famille, en février", on s'apprête à assister à une "nouvelle reculade du gouvernement devant une poignée d'illuminés réactionnaires", juge Maud Vergnol dans L'Humanité.
"On se pince", cingle Alexandra Schwartzbrod dans Libération. "Vu la charge symbolique que porte ce dossier, un recul risque d'affaiblir considérablement le gouvernement. Que quelques esprits étriqués et rétrogrades aient pu le convaincre de rétropédaler est d'assez mauvais augure pour la suite. Pourquoi avoir tenu face aux cheminots et soudain caler devant les amis de Mme Boutin?".
Le programme que le gouvernement semble décidé à jeter aux oubliettes était pourtant "l'expression même de la grandeur de l'école de la République", estime Eric Dussart (La Voix du Nord). Pour Pascal Coquis (Les Dernières Nouvelles d'Alsace), "après le report de la loi sur la famille, l'abandon de l'écotaxe ou le détricotage de la réforme des rythmes scolaires, voici donc venu le temps de sacrifier l'ABCD de l'égalité lors d'une 'inhumation de première classe'."
