"Penser vrai, agir juste". A cette devise de l'Institut catholique de Paris (ICP) on pourrait ajouter: "Vivre beau." La brochure en anglais éditée pour attirer les étudiants internationaux ne ment pas: l'ICP offre bien "a safe and chic environment", à deux pas du Quartier latin, à ses quelque 10 300 étudiants, dont 4500 étrangers. Une splendide bâtisse dans le VIe arrondissement de Paris, nichée dans un écrin de verdure (le jardin des Carmes); un lieu de faste - les façades XVIIe du rectorat et du séminaire sont classées - et d'Histoire - les reliques de martyrs de 1792 sont honorées dans la crypte de l'église Saint-Joseph. Les Américains adorent. Et eux ne voient aucun inconvénient à payer des frais d'inscription qu'ils jugent forcément modiques comparés à ceux réclamés par leurs propres structures d'enseignement supérieur.
Ils ne sont pas les seuls à se tourner vers l'un des cinq instituts catholiques français (Paris, Lille, Angers, Lyon, Toulouse). Quand certaines universités publiques souffrent de désaffection, ces établissements aux locaux prestigieux et fraîchement restaurés, où, comme à Lille, l'architecture ultracontemporaine tutoie des bâtiments séculaires néogothiques, voient leurs effectifs grimper en flèche. Plus 14% à la rentrée 2009 pour l'ensemble des "Cathos", avec des pics spectaculaires, comme à la faculté des sciences humaines et sociales de Paris, qui a doublé ses inscriptions en trois ans. En tout, plus de 35 000 étudiants fréquentent une "Catho" en France. Ils sont prêts à payer de 3000 à 10 000 euros l'année pour bénéficier des enseignements dispensés, profiter de systèmes d'encadrement privilégiés (ici, le tutorat, les professeurs référents, le parrainage, le coaching en orientation sont déjà une réalité) et de solides réseaux économiques et politiques.
Car ce qui attire, ce n'est pas seulement le beau. Le bien, aussi. Le taux de réussite aux examens de première année de licence des facultés catholiques flirte avec les 85% - contre 20% pour certaines filières publiques... Cela fait belle lurette que l'on n'enseigne plus seulement la théologie. La matière demeure une formation phare, notamment à Paris: plus des trois quarts des diplômes canoniques délivrés en France le sont par l'ICP. Mais les Cathos, créées en 1875, bien avant leurs consoeurs publiques, afin de former une "élite chrétienne dans les différentes carrières de la société", oeuvrent dans les coulisses du pouvoir depuis toujours.
La trinité Eglise,Université, Entreprise
Si l'Etat subventionne les étudiants à hauteur d'environ 20%, les budgets sont ensuite bouclés grâce aux frais d'inscription, au mécénat et aux rentrées financières variées. Ici, l'"Entreprise" n'est pas un gros mot, mais bien le troisième élément d'une autre sainte trinité, après Eglise et Université...
La célèbre et puissante Catho de Lille, la plus grande de France avec 22 600 étudiants et 20 écoles, dont l'Edhec, prestigieuse école de commerce, est même née de la volonté conjuguée de l'Eglise et des industriels du Nord. Aujourd'hui, entre les legs de terrains et les soutiens financiers divers, elle continue d'être une partenaire privilégiée des grands noms de la région. Les Bonduelle, les Thiriez, les Lepoutre, les Rabot Dutilleul, et d'autres moins connus mais pas moins influents, ont fréquenté le 60, boulevard Vauban. Aujourd'hui, si leurs propres enfants étudient plus volontiers à Centrale ou sur les campus américains, les anciens n'oublient pas d'alimenter les caisses de ce qui demeure une institution à protéger. Les mécènes ne manquent pas. Auchan, Lesaffre, AG2R La Mondiale, Bayer Santé, Eiffage Construction, plus tous ceux qui tiennent à rester anonymes, mettent officiellement la main à la poche pour soutenir les projets de la Catho. "Seuls 10% des étudiants viennent ici pour des motifs d'ordre religieux, reconnaît Thérèse Lebrun, présidente-rectrice de Lille. Les autres sont attirés par la qualité des enseignements, et l'esprit d'entreprise insufflé dans chacun des parcours de formation. L'université n'est pas un ghetto, elle doit être ouverte sur le monde."
Ce pragmatisme, l'Union des établissements d'enseignement supérieur catholique (Udesca), qui fédère les Cathos, l'applique aussi dans ses relations avec le pouvoir politique. Durant l'été 2010, discrètement, elle a signé des contrats avec le ministère de l'Enseignement supérieur. L'enjeu: faire reconnaître ses spécificités et garantir ses subsides. En échange des accords passés, les cinq Cathos seront évaluées par l'agence Aeres, comme n'importe quel établissement d'enseignement supérieur public, et devront remplir des missions définies. "Valérie Pécresse n'aimerait sans doute pas que l'on dise trop fort que nos subventions augmentent, confie un enseignant. Disons en tout cas qu'elles ne sont pas en baisse et qu'elles ne devraient pas l'être dans les années qui viennent." Une façon pudique de dire que les relations avec l'Etat sont au beau fixe.
Former de futurs imamsà la citoyenneté
Le duo fonctionne d'autant mieux que le privé n'a pas les résistances au changement de ses cousines. Dans les Cathos, on affiche fièrement ses taux d'insertion professionnelle; on met en place illico et, parfois même, on devance les politiques gouvernementales, comme la nouvelle formation des enseignants, la mastérisation; on pratique aussi avec facilité les bi-licences. Jean-François Copé vient de saluer l'existence du diplôme "Religion, laïcité, interculturalité", lancé en 2008 à l'ICP pour former notamment de futurs imams à la citoyenneté et en partie financé par le ministère de l'Intérieur. A la rentrée 2012, l'ICP mettra enfin en place une nouvelle offre, baptisée "Parcours littéraire pluridisciplinaire intensif" (PLPI), sorte de classe préparatoire aux grandes écoles, intégrée à l'université. Une aubaine pour Luc Chatel et Valérie Pécresse, qui tentent par tous les moyens de redonner une attractivité aux filières littéraires, désertées.
"Nous voulons surmonter la frilosité du monde catholique traditionnel, nous faire connaî-tre, communiquer", explique Benoît Audhuy, chargé de mission auprès du recteur de l'ICP, Pierre Cahné. En langage religieux, on appelle ça partir en croisade.