J'ai 25 ans. Passionné de littérature, je viens de réussir l'agrégation de lettres modernes. J'enseigne le français au collège dans l'académie de Créteil. Une expérience à la fois enrichissante et déconcertante pour moi qui viens d'un milieu parisien et aisé. Dans ce journal de bord, je me suis promis de raconter aussi honnêtement que possible le quotidien en banlieue, entre petites joies et désillusions, d'un jeune professeur de lettres.

Tous les lundis, découvrez un nouvel épisode de "Créteil blues, journal d'un jeune prof de français" sur L'Express. Le deuxième épisode Journal d'un jeune prof de français #2 : "Le français est un combat de tous les jours" est à lire ici.

Et si vous avez manqué le premier épisode, retrouvez le là : Journal d'un jeune prof de français #1 : "Je vais devoir apprendre l'art du contre-pied".

Le professeur, surtout quand il est jeune et débarque dans un établissement, est en butte à la curiosité des élèves. Est-ce que j'ai une copine ? Est-ce que je regarde Netflix ? Est-ce que j'aime les mangas ? Avant, pendant ou après l'heure de classe, les questions fusent. Le moindre détail suffit à attirer l'attention des collégiens - et à les détourner du cours. Mes cheveux poivre et sel, ma paire de baskets, mon téléphone, constituent d'inépuisables sources d'interrogation.

Les suppositions m'amusent. Certains élèves sont persuadés que j'ai trente-cinq ans, d'autres dix-huit. Quant à mon prénom, ils hésitent entre David et Kevin. S'ils consacraient la même énergie à l'analyse des textes que je leur soumets, ils brilleraient dans ma discipline. Les questions ont beau être envahissantes, j'apprécie l'intérêt dont elles témoignent. Tout plutôt que l'indifférence...

Part de mystère et nécessité de tisser un lien

Les élèves, d'ailleurs, ne sont pas les seuls à être maladroits. Moi-même, je cherche encore à me "positionner" correctement auprès d'eux, comme on dit dans le jargon éducatif. A peine sorti des études, j'ai du mal à accepter mon statut de professeur. Dans l'esprit des collégiens, le terme désigne un personnage démodé et solitaire. Si je suscite la curiosité, je n'inspire pas à mes classes une estime excessive, comme le prouvent provocations et insolences. La contestation des sanctions, du refus de donner son carnet de correspondance aux hurlements sur le professeur, est érigée au rang de sport national.

Non sans tâtonnements, j'essaie de trouver mon style. J'ai une dizaine d'années de plus que mes collégiens : c'est trop pour être leur ami, trop peu pour être leur père. Je m'imagine plutôt en grand frère, à la fois bienveillant et ferme sur ses principes.

Je m'efforce, pour préserver mon prestige relatif, de garder une part de mystère. Mais je tiens aussi à tisser avec ces gamins un lien qui dépasse ma seule matière, en dépit de nos différences d'âge, de milieu social et de culture.

Dans cette perspective, ma jeunesse est un atout. A chaque fois que les élèves font référence au dernier morceau de rap ou de RnB à la mode, je montre l'étendue de ma culture musicale. "Allez, Mohamed, on arrête de chanter Wedjene et on se concentre sur les pronoms !" Soudain, les yeux s'écarquillent. "Monsieur, vous connaissez Wejdene ?" ose un élève interdit. Bien décidé à profiter de mon avantage, je renchéris : "Evidemment que je connais Wejdene !" Murmures de surprise dans la classe. Sur le coup, l'impression de remonter dans leur estime...

Dribbles, roulettes et petits ponts

Pour me rapprocher d'eux, je compte beaucoup sur le sport. Le hasard me fournit l'occasion idéale. Dans une cour annexe, à l'abri des regards, un jeune professeur de SVT organise chaque semaine, sur inscription, des parties de foot. La première fois que j'assiste à la scène, je suis un peu décontenancé : assis sur des rambardes, les spectateurs - garçons et filles - diffusent à fond des morceaux de rap faisant l'apologie de la vente de drogue...

Passionné de foot, je meurs d'envie de participer aux matches. Je profite d'une défection pour demander à jouer. C'est avec une certaine surprise que les élèves en chasuble voient débarquer parmi eux un professeur tout juste débarrassé de son blazer. J'adopte un air détaché, trottinant avec nonchalance : si je me mêle aux collégiens, j'essaie de garder une distance toute professorale.

Mais je ne résiste pas à l'envie de m'illustrer. Au premier dribble, je déclenche un tonnerre d'exclamations. Quelques coups d'éclat plus tard, ma réputation est faite : je suis "le-prof-qui-joue-trop-bien-au-foot". Dans les couloirs, des 3èmes admiratifs m'interpellent : ils veulent me recruter dans leur équipe. Je savoure en silence mon heure de gloire.

Je ne doute pas que les témoins de mes prouesses les rapporteront aussitôt à leurs camarades. Maintenant, j'en suis sûr, j'ai gagné à jamais l'estime des élèves. Mon autorité ne sera plus jamais bafouée, et la classe écoutera avidement ce prof qui maîtrise aussi bien l'oeuvre de Molière que les roulettes et les petits ponts.

Mais dans ce métier, rien ne se passe jamais comme prévu. J'aurais dû me méfier de l'excès de confiance. Le retour sur terre n'en sera que plus brutal...