Delphine ne fera pas grève ce jeudi. Parce qu'elle a besoin d'argent, et parce qu'elle ne veut pas pénaliser les enfants, ni leurs parents. Delphine (le prénom a été changé) est enseignante contractuelle dans une école d'Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, depuis la rentrée 2014.
Embauchée par mail
"Après une classe prépa et un bac+4, j'ai travaillé dans un musée mais ensuite j'ai enchaîné les faux stages, un service civique, deux ans de chômage...Je cherchais un travail plus stable. C'est un ami enseignant qui m'a conseillé d'envoyer mon CV au rectorat de Créteil". Bonne pioche: Delphine reçoit très vite une réponse positive, puis le nom de la circonscription dans laquelle elle est affectée - "J'ai été recrutée par mail, sans jamais avoir eu une seule personne au téléphone". Pas de formation à la tenue de classe, juste un entretien avec l'inspectrice de sa circonscription, et zou: une semaine après la rentrée, Delphine débarque dans une école d'Aubervilliers, classée REP (Réseau d'éducation prioritaire), où l'attendent 25 élèves de CE2.
Les élèves, Delphine gère plutôt bien. "Fille d'enseignante, je pense que j'ai déjà les "codes" nécessaires pour comprendre le fonctionnement de l'école. Mais les débuts sont beaucoup plus compliqués pour les contractuels jetés dans le bain sans préparation et sans expérience". Surtout que dans ces établissements au fort turn-over, y compris en cours d'année, il est difficile de s'appuyer sur des collègues plus expérimentés.
Sans salaire depuis la rentrée
Nommée sur un poste à plein temps dans une seule école, Delphine s'estime plutôt chanceuse par rapport à ses collègues nommés sur plusieurs écoles différentes. Sauf qu'elle n'a pas été payée depuis le début de l'année, comme un certain nombre d'autres enseignants contractuels ou stagiaires de Seine-Saint-Denis. Courant novembre, elle a juste reçu 960 euros d'avance, désignés sur sa fiche de paie par ces deux mots: "déblocage ministériel". Du coup, ce sont les parents de Delphine qui paient ses courses. Et pour le loyer, elle a la chance d'avoir une propriétaire compréhensive.
Autre problème pointé par la jeune enseignante: l'état d'insalubrité de sa classe -dont l'entretien incombe à la municipalité. "Le plafond de plâtre tombe sur les élèves, les fenêtres ne ferment pas, il y a des traces de moisissures un peu partout", liste Delphine, qui a dû apporter des livres de chez elle car il n'y a plus de bibliothèque opérationnelle dans l'école. Les premières semaines, elle a aussi dû faire classe sans cahiers, normalement livrés par la municipalité, et sans crayons, car beaucoup des familles de ses élèves n'ont pas les moyens de leur acheter les fournitures. Et ne parlez surtout pas à Delphine de "Plan numérique pour l'école" ou de "tablettes pour tous": "Dans ma classe, il n'y a même pas de prise de courant qui fonctionne. Alors, un ordinateur...".
Heureusement, il y a les enfants...
Elle garde le sourire et le sens de l'humour, Delphine, et elle n'oublie pas de dire combien c'est gratifiant de travailler avec des enfants. Mais on sent bien à l'écouter qu'elle est déçue par la façon dont ce département, la Seine-Saint-Denis, est abandonné à son sort.
Elle-même ancienne élève de ZEP, Delphine espérait pouvoir redonner à ses élèves ce qu'elle a reçu. Elle y arrive sûrement, mais ne peut compter que sur elle-même. "Non seulement les habitants d'ici, enfants comme adultes, sont stigmatisés, mais en plus on leur donne beaucoup moins qu'à d'autres, qui vivent dans des milieux plus favorisés. Je sais de quoi je parle; j'ai travaillé dans une école du Ve arrondissement à Paris, comme intervenante périscolaire. Là-bas, les profs sont hyper chevronnés, expérimentés, les classes font plein de sorties culturelles, les élèves peuvent même faire de l'astronomie... Et ici, pendant ce temps-là, les plafonds des classes nous tombent sur la tête". Vous avez dit "Egalité"?
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