En janvier dernier, le Nouveau Mexique a envoyé la Garde nationale, une force de réservistes, pour remplacer les professeurs malades du Covid dans les écoles. Le Texas et le Colorado ont embauché des parents d'élèves. Le Kansas a recruté des personnes non diplômées pour enseigner... Autant de mesures extrêmes destinées à garder, coûte que coûte, les établissements scolaires ouverts pendant la vague Omicron. Pour les Etats-Unis, il s'agit d'un revirement complet. Contrairement aux Européens, qui ont opté très vite pour la reprise des cours en présentiel pendant la crise sanitaire, les Américains, eux, ont maintenu la plupart de leurs établissements scolaires publics fermés pendant près d'un an et demi. Soit jusqu'à la rentrée de septembre 2021. Un record !

Une différence de stratégie qui s'explique par un mode de gouvernance beaucoup moins centralisé qu'en Europe. Aux Etats-Unis, la décision de garder ou non les écoles ouvertes a relevé des quelque 14 000 districts scolaires. Ce qui a engendré un patchwork de mesures et de situations très diverses. En février 2021, les autorités fédérales ont publié des recommandations sanitaires et encouragé les établissements à revenir au présentiel. Mais elles se sont heurtées aux hésitations d'une partie des parents. Les familles noires et hispaniques, particulièrement touchées par le virus, ont été notamment peu enclines à faire confiance aux édiles. "Lorsqu'on a rouvert en février 2021, un quart seulement des enfants de petite section de maternelle est revenu", explique Stephen Velez, instituteur dans un quartier métissé de Washington.

A certains endroits, des enseignants mais aussi des employés - comme les agents d'entretien et les gardiens, souvent issus de minorités - ont vivement dénoncé l'absence de vaccination, le manque d'équipements indispensables pour respecter les mesures sanitaires, le danger des classes surchargées.... "On demande aux professeurs de sacrifier leur santé et celle de leurs élèves !", s'est insurgée Cecily Myart-Cruz, la patronne d'un très puissant syndicat à Los Angeles.

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La situation commence à évoluer à l'hiver 2021, lorsque les études démontrent que le fait de garder les établissements ouverts n'augmente pas considérablement le risque de contagion. Des voix de parents, favorables au retour en présentiel, se font alors entendre. Comme celle de Benjamin Linas, père de famille et épidémiologiste à Boston University. Dans une tribune, ce dernier affirme comprendre "la peur" des profs, tout en avouant "perdre patience" face à ces syndicats qui refusent "la science établie" et contestent la véracité des données sur la transmission du virus. Ces parents en colère se font éreinter sur les réseaux sociaux où on les traite de trumpistes, de racistes, d'égoïstes qui se moquent de la santé des enfants et du personnel. Le débat a pris un tour politique aux Massachussets où un groupe d'enseignants a dénoncé un plan de réouverture des classes "ancré dans les normes et les valeurs de la suprématie blanche".

Ce débat est aujourd'hui un peu dépassé car il est désormais impossible d'ignorer le lourd bilan de l'enseignement à distance. "L'un des éléments les plus frappants de la réponse des Etats-Unis à la pandémie a été l'accent particulier mis sur la protection des adultes... et une attention insuffisante apportée aux besoins des enfants", analyse un rapport récent des think tanks AEI et Brookings Institution. "Mes gamins de cinquième ou de quatrième ont perdu un an. Ils ne savent plus prendre de notes, ni même écrire", confie une professeure d'anglais d'un collège privé de Virginie qui préfère garder l'anonymat. Même constat à la fac. "2020-2021 restera une année quasi blanche. Les étudiants n'ont pas appris grand-chose en ligne. Le retour sur le campus est d'autant plus dur que les notes sont plus strictes alors que pendant la pandémie on nous avait demandé d'être indulgents", raconte Elizabeth Lang, professeure de français à l'American University.

"Mes enfants ne veulent plus enlever le masque"

Une étude du National Bureau of Economic Research, menée auprès des élèves de 8 à 13 ans de 12 Etats, pointe le "déclin considérable" des résultats aux examens de juin dernier par rapport aux années précédentes. En mathématiques, les notes ont baissé de 14,2 % (contre -6,3 points en anglais). Le déclin est en revanche moindre (- 4,1 points en mathématiques) pour les enfants qui ont suivi des cours en présentiel. D'après un autre rapport, établi par le cabinet de conseil McKinsey, la plupart des élèves américains avaient pris un retard de quatre à cinq mois en mathématiques et en lecture, en juin 2021. A l'automne, les enfants inscrits dans des établissements à majorité blanche étaient en voie de le rattraper alors que leurs camarades des écoles noires stagnaient. La pandémie a bel et bien creusé les inégalités. Les Noirs et les Latinos sont ceux qui en ont le plus pâti.

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La crise sanitaire a également eu un impact sur la discipline et le climat scolaire. "Mes sixièmes, surtout, ne tiennent pas en place. Ils ont du mal à se concentrer, arrivent constamment en retard et sont d'une insolence sans précédent. A force de rester avec leurs parents, ils ne savent plus ce qu'est l'autorité", remarque la professeure de Virginie. "Ils ont même tendance à étaler leurs affaires autour de leur bureau comme s'ils étaient encore dans leur chambre", poursuit-elle. Partout, les chefs d'établissement évoquent les batailles dans les couloirs, les actes de vandalisme, sans oublier les défis idiots lancés sur TikTok... comme celui qui consiste à gifler un prof. Le port du masque a également des conséquences inattendues. "Mes enfants de 7 et 9 ans ne veulent plus l'enlever même à l'extérieur. J'ai peur que ça ne devienne un prétexte pour se cacher", s'inquiète Randy, un père de famille du Maryland.

Le plus grave est sans doute l'explosion des troubles mentaux. L'Académie américaine de pédiatrie, confrontée aux nombreux cas d'anxiété ou de dépression, tire la sonnette d'alarme : Entre mars et octobre 2020, les visites aux urgences pour des problèmes psy ont augmenté de 24% pour les 5 -11 ans et de 31% pour les 12-17 ans. Et entre 2019 et 2021, les tentatives de suicide ont connu une hausse de 51% chez les filles de 12 à 17 ans. Sans parler des insuffisances alimentaires. Car les fermetures d'école ont aussi eu pour conséquence de limiter la distribution de repas gratuits pour quelque 30 millions d'enfants.

Pour autant, la crise sanitaire n'a pas eu que des effets négatifs à en croire Maggie Ronkin, une coach qui prépare aux examens d'entrée à la fac. "Les élèves sont plus mûrs, plus indépendants. Notamment parce qu'ils ont dû apprendre à s'organiser seuls ", dit-elle. Hiram Valladarez, un garçon de terminale domicilié à Washington, confie apprécier davantage le lycée". "Je profite à fond de mes cours, je me sens plus proche des profs pour qui j'ai de la gratitude". D'où l'optimisme de Stephen Velez, l'instituteur de maternelle : "Ça n'a pas été simple, les gamins ont souffert sur le plan émotionnel, mais je suis épaté par leur résistance et leur adaptabilité".