Il avait 87 ans. Tombé des favoris austères de Jules Ferry, il avait le teint jaune des parchemins dont se contentent les pauvres. C'était le couronnement d'un savoir. Aux meilleurs il donna le goût d'une longue culture. Pour beaucoup il ne fut que le pathétique amas de balbutiements destinés à végéter dans une mémoire infidèle. Comme tout ce qui est gratuit et obligatoire, le certificat d'études primaires descendait de la Révolution par le truchement de la République. Il a succombé à la contestation de mai, légalisée par M. Edgar Faure. Un décret va bientôt confirmer sa mort et organiser sa succession. Dès 1970, les 150 000 élèves qui auraient dû subir cette épreuve jadis redoutée oublieront qu'il a jamais existé.*
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Gustave Flaubert avait salué la naissance du C.E.P. avec les accents cyniques d'un dandy de haute époque : il va, annonçait-il, "achever le bon peuple". On le regrettera pourtant dans ce pays qui accumule les nostalgies, et l'on aura pour lui les tendresses rétrospectives que l'on voue aux banquettes de cuir des bistrots 1900.
La IIIe République l'avait institué dans l'idée que chacun devait savoir lire, écrire et compter. Un minimum d'histoire de France et une caricature du monde donnaient à ces classes enfantines le soupçon que l'univers des adultes était indéchiffrable.
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L'évolution des moeurs allait cependant introduire dans cet enseignement primaire une ventilation qui lui permit de ne plus ressembler à une punition. Les locaux scolaires cessaient d'être des cachots lugubres qui avaient glacé le coeur d'un Jules Vallès. On apprenait aux enfants des comptines de Jacques Prévert, c'est-à-dire qu'on leur tendait à la fois la perche de la poésie et celle de l'irrespect.
La Marseillaise
Mais, surtout, la lente démocratisation de l'enseignement secondaire au fil des années allait déprécier le C.E.P. à la bourse des examens. En même temps, la prolongation de la scolarité obligatoire à 14 et 16 ans, par concessions successives de la république à la démocratie, faisait peu à peu sombrer le système. "On en arrivait, explique-t-on au ministère, à maintenir d'autorité dans des classes de fin d'études des jeunes gens de moins en moins doués, auxquels on n'en finissait plus d'apprendre à lire et à compter. Et, comme l'examen l'exigeait, à chanter La Marseillaise."
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La réforme globale mise sur pied par M. Edgar Faure ne pouvait épargner le primaire. Elle rejette la conception qui en faisait une "fin en soi" et voudrait qu'il fût désormais considéré comme une phase d'"initiation".
Il resterait à modeler différemment l'avenir des milliers d'instituteurs et des innombrables élèves du primaire. Au ministère de l'Education, on envisage une solution en deux temps. Des "classes transitoires" feront l'affaire pour commencer. Ensuite, on s'acheminera vers un premier cycle parallèle à celui du second degré, où la culture proprement dite et la formation professionnelle s'efforceront de se compléter l'une l'autre.
Ce sera la tâche nouvelle des instituteurs. Le "certificat" fut longtemps l'objet de tous leurs efforts. Il est à souhaiter que sa disparition n'entame pas le zèle de ceux qui furent souvent les meilleurs des professeurs.
