L'EXPRESS: Vous avez mené, pour l'OFDT, une étude sur les usages de stupéfiants en milieu rural. Pourquoi avoir choisi de vous intéresser à ce phénomène ?

Michel Gandilhon : Notre dispositif d'observation des tendances en matière de produits stupéfiants, dit "Trend" [Tendances récentes et nouvelles drogues, mis en place en 1999], est implanté dans huit métropoles et donc tourné vers les usagers évoluant dans ces grandes villes. Mais, dès la fin des années 2000, la question du développement de la consommation dans le monde rural a commencé à émerger, notamment à Bordeaux, Marseille, Metz, Toulouse et Rennes. Elle se manifestait à travers la migration des plus précarisés hors des agglomérations, vers les zones périurbaines et rurales, et par l'expansion du mouvement techno vers les campagnes, où se multipliaient les événements festifs. En outre, on constatait le développement de micro-réseaux assurant l'approvisionnement de petits groupes de consommateurs. Une pratique de l'usage-revente devenue assez fréquente, non seulement comme mode d'approvisionnement, mais aussi comme solution de survie économique. Depuis, les forces de l'ordre constatent de plus en plus l'implantation, dans des petites villes ou des communes rurales, de semi-grossistes soucieux d'échapper à la vigilance policière, plutôt focalisée sur les grandes villes.

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Les consommateurs de stupéfiants présentent-ils le même profil à la campagne qu'en ville ?

Comme dans les zones urbaines, ils sont très divers. Cela va des personnes socialement insérées aux milieux les plus défavorisés, voire franchement désocialisés. Schématiquement, on peut distinguer deux populations : les néoruraux, venus des métropoles, et les "autochtones". Parmi les premiers, on rencontre des usagers en grande difficulté, souvent des hommes polyconsommateurs, chassés des agglomérations par la pauvreté, le démantèlement des squats et le phénomène de gentrification des centres-villes ; d'anciens héroïnomanes installés à la campagne depuis de longues années ; de jeunes précaires peu qualifiés. Les seconds sont "les gars du coin", pour reprendre l'expression du sociologue Nicolas Renahy, souvent issus de milieux marqués par le chômage lié à la désindustrialisation et un certain éloignement des pôles de développement économique. Au gré de leur fréquentation des soirées techno ou, tout simplement, des fêtes de village, dans lesquelles peuvent circuler des produits psychotropes illicites, ils sont susceptibles de rencontrer la cocaïne et l'ecstasy. L'usage des drogues n'est pas exclusivement un problème "importé" des villes dans les campagnes.

Quelles tendances avez-vous décelées en termes de produits consommés ?

Grâce aux réseaux d'usagers-revendeurs, mais aussi à la proximité des villes, l'offre est peu ou prou la même dans les zones rurales que partout ailleurs. La cannabiculture, en intérieur comme en extérieur, est en plein développement, ce qu'attestent les saisies réalisées par la gendarmerie. Par ailleurs, l'héroïne, loin d'avoir disparu, est au contraire très présente dans les zones rurales, même reculées, particulièrement dans le nord-est de la France, du fait de la proximité des Pays-Bas, véritable plaque tournante de la distribution de ce produit. Dans certains départements, comme la Meuse, l'ampleur des consommations est importante. Des initiations peuvent avoir lieu dans le cadre de familles confrontées à de grandes difficultés sociales. L'héroïne est de plus en plus présente, aussi, dans la région Auvergne-Rhône-Alpes, où les trafiquants albanais sont très actifs. On en trouve aujourd'hui jusque dans des villes comme Le Puy-en-Velay [Haute-Loire] ou Montluçon [Allier].

L'accès aux structures de prise en charge est-il plus compliqué en milieu rural ?

C'est un véritable problème, en effet, pour les usagers. Les structures de soins et de réduction des risques sont essentiellement implantées en zone urbaine, et donc éloignées géographiquement. Certaines ont ouvert des antennes ou des unités mobiles, mais elles ne peuvent pas atteindre toutes les personnes concernées. Plusieurs associations ont même lancé des programmes d'échange de seringues par voie postale. Par ailleurs, l'usage de drogues est encore largement tabou et stigmatisé dans les zones rurales. Le contrôle social, l'entre-soi et l'absence d'anonymat freinent la demande d'aide aux professionnels et le recours au matériel de réduction des risques. Enfin, certains médecins et pharmaciens, insuffisamment formés ou méfiants face aux usagers, peuvent être réticents à prescrire ou à délivrer un traitement de substitution aux opiacés.