"Rendre son honneur" à son frère au milieu de tous les hommages prononcés deux ans après l'assassinat et la décapitation de Samuel Paty par un terroriste islamiste. Telle est la démarche de sa plus jeune soeur, Mickaëlle, venue participer, ce 15 octobre à La Sorbonne, à la remise du prix organisé par l'Association des professeurs d'histoire-géographie (APHG) et portant le nom de l'enseignant qui exerçait dans un collège de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines). Une quarantaine de groupes d'élèves de toute la France ont participé à cette première édition ayant pour thème : "Sommes-nous toujours libres de nous exprimer ?". "Je dédie ce discours à toutes les personnes mortes, blessées, torturées ou incarcérées dans le monde pour avoir osé s'exprimer. Je le fais pour faire comprendre qu'on ne met pas un "oui, mais" après le mot décapitation. En France, on met un point", énonce la jeune femme face au public réuni dans le prestigieux amphithéâtre Richelieu. En face d'elle, se tient le ministre de l'Education nationale. "En tuant Samuel Paty, les islamistes voulaient supprimer la culture, l'intelligence et la possibilité même d'enseigner. Comme cet événement et ce prix le démontrent, ils n'ont pas réussi et ne réussiront pas", déclarera Pap Ndiaye, qui lui succédera au micro.
La prise de parole de Mickaëlle Paty était très attendue. Le 6 avril 2022, cette dernière et une partie de sa famille portaient plainte contre l'Etat pour "non-assistance à personne en péril". Les juges d'instruction antiterroristes viennent de clôturer leurs investigations. Côté rue de Grenelle, un rapport de l'Inspection générale de l'éducation, du sport et de la recherche (Igesr) avait été rendu dès le 3 décembre 2020, soit moins de deux mois après le drame. "Tant au niveau de l'établissement qu'aux niveaux départemental et académique, les dispositions ont été prises avec réactivité pour gérer le trouble initialement suscité par le cours sur la liberté d'expression de Samuel Paty", concluait le texte. Avant, toutefois, d'émettre quelques "préconisations" pour mieux prévenir la reproduction d'actes analogues. Depuis, plusieurs voix se sont élevées pour pointer les nombreuses failles et dysfonctionnements qui ont mené à la terrible issue. Dont celle de David di Nota, auteur du livre "J'ai exécuté un chien de l'enfer. Rapport sur l'assassinat de Samuel Paty" (éd. Le Cherche Midi).
Ce 15 octobre, à La Sorbonne, Mickaëlle Paty a tenu ce que soient présentes des personnalités comme les philosophes Catherine Kintzler et Henri Pena Ruiz ; l'historien Patrick Weil ; la dessinatrice Coco, ancienne de Charlie Hebdo qui a rejoint Libération ; Riss, le directeur de publication de Charlie Hebdo... Dans son discours, la jeune femme remercie également le rappeur Kaotik 747, auteur d'un titre chanté en duo avec l'artiste Gino, qui rend hommage à son frère et à tous les enseignants. "Parce qu'il y a des causes et des valeurs qui sont non partisanes et qui se doivent d'être universalistes pour dire "c'est la dernière fois"", précise d'emblée la jeune femme.
De nombreux professeurs encore menacés aujourd'hui
"Non, Samuel, n'est pas responsable de sa propre mort", affirme celle qui, dans son discours, va s'attacher à reprendre très précisément le déroulement et le contenu des deux cours de son frère dispensés dans le cadre du programme d'Education morale et civique de 4e. Le premier avait pour thème "Etude de situation : la liberté de la presse". Et le second exposait une "situation de dilemme : être ou ne pas être Charlie". Durant ce cours, "trois caricatures représentant le prophète Mahomet sont montrées quelques secondes, ces caricatures étant issues du réseau Canopé de l'Education nationale", rappelle Mickaëlle Paty. La question posée ce jour-là était : faut-il ne pas publier ces caricatures pour éviter la violence ou faut-il publier ces caricatures pour faire vivre la liberté ? "En résumé, Samuel n'a pas fait l'éloge de la caricature mais il a défendu la liberté d'en dessiner une", souligne la soeur du professeur, rappelant qu'en droit français, "il n'existe aucune infraction sanctionnant les atteintes aux divinités, dogmes, croyances ou symboles religieux, autrement dit le blasphème". Et la jeune femme d'insister sur l'importance de faire la différence entre les atteintes "aux croyances" et les atteintes "aux croyants".
La soeur de Samuel Paty évoque ensuite un point crucial, source d'interprétations diverses, d'incompréhension, voire d'accusations depuis deux ans. "Lors de la projection pendant quelques secondes des caricatures, Samuel propose et non impose aux élèves qui auraient peur d'être choqués de ne pas regarder ou de sortir quand une AVS (auxiliaire de vie scolaire, NDLR) est présente, et non pas seulement aux enfants musulmans", avance-t-elle. C'est précisément cet acte de prévenance qui donnera lieu aux accusations qui s'abattront sur Samuel Paty. Ce dernier étant soupçonné d'avoir, par sa "maladresse", "offensé" quelques élèves (rappelons que la jeune fille à l'origine de la cabale menée contre l'enseignant était absente ce jour-là). "En donnant au faux l'apparence du vrai, on finit par faire passer un comportement laïc pour un comportement raciste", dénonce sa soeur.
Et la jeune femme de questionner : "Combien d'enfants se sont sentis offensés ? La réponse se trouve dans le rapport de l'Education nationale : deux, admettons trois si on compte également la jeune fille absente", sur les 60 qui composaient les deux classes concernées. Ce qui aura eu, selon elle, comme conséquence de faire passer une réaction minoritaire comme majoritaire, rendant son frère "coupable aux yeux de tous de discrimination". Enfin, le fait de "reconnaître qu'il ait pu commettre une erreur en lui demandant de s'excuser" aurait, selon Mickaëlle Paty, validé "une campagne islamiste menée par des parents faussement indignés". "Cette campagne sous couvert d'islamophobie, ce voile d'impunité qui rend possible la propagande de haine, ce djihadisme d'atmosphère sera responsable de la mort de Samuel, poursuit-elle. Dans le djihadisme d'atmosphère, il n'y a aucune dilution de responsabilité, chacun a la sienne. Et de le reconnaître, c'est bien cela qui servirait à la manifestation de la vérité". Interpellant les adeptes du "oui, mais" et les "inverseurs de culpabilité", la cadette de la famille Paty interroge : "entre celui qui fait preuve de prévenance de proposer de ne pas voir les caricatures et celui qui conforte les plaintes bruyantes de parents froissés, qui donne des arguments aux islamistes ?"
Un discours qui trouve une résonance particulière à l'heure où, deux ans après l'attentat contre Samuel Paty, la société dans son ensemble ne semble pas avoir forcément tiré toutes les leçons de cet engrenage infernal. Les évènements de ces dernières semaines ont encore montré que de nombreux professeurs se sentent aujourd'hui menacés dans leurs fonctions et que le "pas de vagues" est hélas toujours d'actualité. Au détour de son discours, Mickaëlle Paty citera la note du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation (CIPDR) datée du 27 août dernier. Celle-ci évoquait une offensive anti-laïcité menée sur les réseaux sociaux visant à déstabiliser l'institution scolaire, et dénonçait les quelques personnels d'établissement participant "implicitement à la propagation de la rhétorique salafo-frériste à l'école". "Il va être de plus en plus difficile de contorsionner les faits et de manipuler à dessein sans afficher clairement un militantisme à l'idéologie islamiste", lance Mickaëlle Paty.
Pour conclure, la jeune femme propose de lire un texte qu'une ancienne élève a écrit après la mort du professeur : "Merci pour le travail que vous avez fait, vous m'avez enseigné l'histoire-géographie comme personne ne l'avait fait avant. Merci d'avoir été mon professeur pendant deux ans. Merci d'avoir été d'une certaine manière dans ma vie (on se voyait du lundi au vendredi quand même). Merci pour ses blagues à la fin des cours, certes qui n'étaient pas vraiment drôles mais, du moins, il essayait de faire en sorte qui si on allait mal, ça pouvait nous remonter le moral. Merci Monsieur, merci pour tout". Voilà ce qu'on retiendra du discours de Mickaëlle Paty consacré à son frère : l'image d'un professionnel exemplaire, soucieux de ses élèves, attaché aux valeurs républicaines et laïques, à la transmission de son savoir. Et la jeune femme de rappeler : "il a accompli son devoir et il a tenu ce poste pendant 23 ans. Jusqu'en 2020, pour la dernière fois". A la fin de son discours la salle applaudit debout.
