"La tradition, c'est de jeter les chapeaux en l'air !", lance une voix dans le public. Sur l'estrade, une quarantaine de personnes brandissent fièrement d'une main un certificat encadré. De l'autre, ils saisissent leur couvre-chef noir, et le lancent au-dessus de leur tête, tout sourire. Cette scène inspirée des films hollywoodiens n'a pas lieu sur un campus californien, mais dans l'une des salles de réception de l'entrepôt du géant de la logistique Amazon, à Brétigny-sur-Orge, à la fin du mois de mai. Ces salariés viennent d'être diplômés de la nouvelle "Ecole Amazon", créée en partenariat avec l'Agence nationale pour la formation professionnelle des adultes (Afpa).

Son but premier : permettre à ses participants de mettre en valeur leur savoir-faire en matière de logistique en obtenant un diplôme certifié par l'Etat. Mais cette école interne est aussi une opportunité pour le géant américain d'améliorer son image. Régulièrement critiqué pour les conditions de travail qu'elle propose, tancé pour ses emplois précaires, l'entreprise entend montrer qu'on peut y mener une carrière longue. Après 22 ans de présence en France, la société de Jeff Bezos revendique même une forme de paternalisme industriel, cet accompagnement social des employés théorisé à la fin du XIXe siècle, censé renforcer l'esprit de corps des travailleurs. "Après avoir été très concentrés sur les clients, nous cherchons à présent à devenir le meilleur employeur au monde", assure Jon Scott, directeur des ressources humaines d'Amazon France Logistique.

Des salariés face à des robots

Lancée en 2019, interrompue un temps par la pandémie, la formation s'adresse aux agents logistiques volontaires salariés depuis au moins un an chez Amazon. Au cours de ces 119 heures rémunérées sur quatre semaines, les volontaires valident les acquis de leur travail quotidien - le filmage d'une palette, le déchargement d'un camion - et élargissent leurs bases théoriques - ils apprennent ce que signifient les codes-barres qu'ils scannent, par exemple. "Je n'ai jamais eu de formation particulière en logistique avant de travailler chez eux, explique Denis, 51 ans, travaillant au centre de Brétigny-sur-Orge d'Amazon depuis septembre 2019. J'ai un profil commercial au départ, et je voulais mieux connaître l'aspect théorique de ce métier." Une opportunité pour beaucoup de ceux que l'entreprise aime à appeler ses "associés" : occupant des postes d'emplois peu qualifiés, les "Amazoniens" de la première promotion insistent sur l'intérêt d'obtenir une certification pour leur savoir-faire. "J'ai beaucoup travaillé dans la comptabilité et le commercial et je me suis dit qu'il serait appréciable d'avoir un diplôme supplémentaire", approuve Sylvie, six ans d'ancienneté dans l'entreprise. Cette certification permet au salarié d'obtenir un diplôme équivalent à un CAP-BEP.

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Elle ne donne toutefois pas accès à de nouvelles compétences : l'entreprise entend reconnaître le savoir-faire de ses salariés sur des tâches déjà acquises dans leur quotidien. "Le gros des postes chez Amazon est peu qualifié, avec un quotidien fortement marqué par la robotisation du travail", note Francesco Massimo, doctorant à Sciences Po, auteur d'une enquête en cours sur le géant de la logistique. Le site de Brétigny-sur-Orge est un bon exemple de ce phénomène. Etendu sur 152 000 mètres carrés de surface, répartis sur trois étages, l'entrepôt est quasiment entièrement robotisé.

Bichonner ses salariés

Dans ce centre de tri, tout doit aller très vite : le temps qui s'écoule entre l'arrivée d'un produit commandé et son envoi au client ne dépasse généralement pas les deux heures. Cette efficacité est permise par une rationalisation de la chaîne. Ici, pas de caristes ou de manutentionnaires qui font des kilomètres pour transporter les marchandises. Ce sont des robots qui amènent des étagères croulant sous les produits devant des salariés seulement chargés de les scanner, avant que le tout ne soit envoyé à l'étape d'emballage. "A Brétigny, une partie importante du processus étant robotisé et standardisé, l'autonomie et les capacités de l'individu à faire preuve d'initiative sont encore plus réduites par rapport aux entrepôts de vieilles générations", poursuit Francesco Massimo. Le salarié apprend à faire un geste, une action, à s'insérer dans une cadence. "Il est significatif de voir une telle organisation du travail organiser un parcours de formation, pour valoriser des compétences qui sont toujours plus appauvries au quotidien avec la robotisation", remarque encore le chercheur.

Une manière de bichonner leurs salariés malgré des conditions de travail souvent décrites comme difficiles. En 2018, un rapport de 217 pages venant du Comité d'hygiène de sécurité (CHSCT) de l'entreprise s'inquiétait ainsi des conditions de travail chez Amazon France. Dans l'entrepôt logistique de Montélimar, 44% des personnes interrogées affirmaient à l'époque avoir consulté un praticien pour des problèmes de santé en rapport avec leur travail. Au mois d'avril, plusieurs grèves ont par ailleurs été menées au sujet de négociations salariales, se prolongeant parfois jusqu'à début mai sur certains sites.

Un environnement de travail "dynamique et positif"

"L'image d'Amazon en tant qu'employeur n'est pas forcément bonne aux yeux du public. Dans un marché du travail tendu, avec des recrutements difficiles à faire, il est logique qu'un tel groupe, qui est en croissance, cherche à montrer qu'il se veut attentif à la formation et aux conditions de travail de ses salariés", estime François Lévêque, professeur d'économie à Mines ParisTech et auteur de Les entreprises hyper-puissantes, Géants et Titans, la fin du modèle global ? (ed. Odile Jacob). D'autant qu'Amazon, qui emploie plus de 10 000 personnes dans l'Hexagone, recrute. "Plus de 3000 postes ont été ouverts cette année, et nous recrutons en permanence", confirme Jon Scott. Le géant américain insiste ainsi sur son turnover annuel "en dessous des moyennes observées en France". "Il se situe autour de 15% pour la moyenne des entreprises tandis qu'au sein des effectifs permanents d'Amazon, il est sous les 10%. C'est la preuve que l'environnement de travail y est dynamique et positif", nous indique le groupe.

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Naviguant entre les participants à la conférence, Jon Scott met en valeur "l'attention" portée par la société à ses salariés, citant notamment la "présence d'une ligne d'assistance psychologique anonyme", à leur disposition, ainsi qu'à celle de leur famille. "L'image extérieure d'Amazon ne reflète pas du tout la réalité en interne, répète-t-il à l'envi. Ce ne sont pas les grands méchants que l'on dépeint souvent. Ici, on fait attention". Terminé, l'image de l'ogre américain prêt à tout dévorer sur son passage pour remporter des parts de marché ?

"Amazon doit s'adapter"

"Le groupe a mûri, note François Lévêque. C'est désormais une entreprise presque comme les autres, qui est installée dans le paysage. Elle est donc moins disruptive qu'avant". Le groupe entend clairement donner des gages de respectabilité : la cérémonie de remise des diplômes de "L'Ecole Amazon" a ainsi été précédée d'une conférence-débat sur "les enjeux de la formation professionnelle dans les secteurs en tension", organisée en présence de représentants de l'Afpa, mais aussi de Pôle emploi.

"Ayant désormais pignon sur rue, Amazon doit s'adapter. C'est une entreprise qui, désormais, veut rentrer dans la norme", souligne encore l'économiste. Et entend continuer dans cette voie : après les 42 diplômés de cette année, 300 candidats pourraient participer à la prochaine formation.