C'est une histoire vieille de plus d'un siècle. En 1911, Peugeot s'est installé à Sochaux, paisible village de 427 habitants, pour y façonner l'une des plus grandes villes-usines des Trente Glorieuses. A son apogée, l'usine de Peugeot-Sochaux réunissait ainsi plus de 40 000 salariés. Mais au-delà d'un site, la famille Peugeot avait aussi mis en place tout un système : supermarchés, colonies de vacances, ou encore un célèbre club de foot, le FC Sochaux, intimement lié à l'histoire de l'usine et de la ville. Sa vente, en 2014, et ses difficultés cumulées les années suivantes, dans l'indifférence de Peugeot, ont marqué le divorce entre les anciens de la "Peuge" et ses dirigeants. Dans un livre publié aux éditions du Cerf, Au coeur du grand déclassement : la fierté perdue de Peugeot-Sochaux, le journaliste Jean-Baptiste Forray raconte cette histoire française.
L'Express : Pourquoi avoir choisi d'écrire sur la vente du FC Sochaux ?
Jean-Baptiste Forray : Tout a commencé par un entretien, en 2019, sur Europe 1, de la directrice espagnole du sponsoring et des partenariats de la marque Peugeot. En fin d'interview, le journaliste, Emmanuel Duteil, demande à Isabel Salas Mendez si l'entreprise ne pourrait pas aider l'ancien club de l'entreprise, le Football Club Sochaux-Montbéliard, en grande difficulté. Après avoir botté en touche, Salas Mendez finit par lâcher : "Le football, c'est un sport qui ne va pas trop avec nos valeurs. Il véhicule des valeurs populaires, alors que nous, on essaie de monter en gamme". Cette citation illustre bien la coupure des élites et des classes populaires. C'est la version des "sans-dents" de François Hollande, de "ceux qui ne sont rien" d'Emmanuel Macron, ou encore de "ceux qui fument des clopes et roulent au diesel" de Benjamin Griveaux. Le symbole est d'autant plus important que Sochaux, ce n'est pas n'importe quelle ville : c'est un bastion des Trente Glorieuses, la capitale de l'automobile française. Dans les années 2000, le patron d'Alcatel avait conceptualisé le principe d'entreprise sans les usines. Ici, on voyait la coupure entre le marketing et les usines. Quelque part, elle piétinait l'histoire de son entreprise en prononçant ces mots.
Ce livre a une vocation plus universelle que le seul cas de Sochaux. Je n'ai aucune racine dans la région, mais j'ai choisi le bassin de Montbéliard parce qu'il me paraît emblématique d'un certain nombre de mutations de notre société. Sochaux est une histoire française, où l'on peut retracer comment un empire industriel a fini, peu à peu, par se couper de la ville et de ses racines. C'est aussi un site qui, par son emplacement au coeur de l'Europe, entre la mer du Nord et la mer Méditerranée, a pu résister aux délocalisations, mais a perdu peu à peu de son importance.
Que vient faire le FC Sochaux dans cette histoire industrielle ?
A l'origine, c'est un club créé par Jean-Pierre Peugeot, le chef de la dynastie. A la fin des années 20, il regarde outre-Manche, et voit, dans un objectif assez paternaliste, que le foot est un bon moyen d'occuper les ouvriers. Le but est d'éviter que les travailleurs aillent dans les bistrots et les locaux syndicaux. A l'époque, le FC Sochaux est le club du patron et est donc richissime. Il recrute des joueurs à l'international, un peu comme s'il était le PSG de l'époque. Malgré cet éloignement entre joueurs et ouvriers, une forme de communauté se crée, notamment pendant la guerre. A ce moment-là, des joueurs entrent d'ailleurs dans la Résistance.
Une espèce de communion naît entre joueurs, supporters, et la famille Peugeot. Quand Sochaux lance les tout premiers centres de formation en France, ses joueurs sont logés dans des pré-fabriqués qui étaient auparavant occupés par des ouvriers yougoslaves... Dans les années 2000, on a encore dans l'équipe des jeunes pousses qui sont de Montbéliard. Quand elle gagne la coupe de la Ligue en 2004, toute l'usine est décorée aux couleurs des lions. Peugeot affrète des trains entiers pour aller au Stade de France. Peugeot, c'est Sochaux, et Sochaux, c'était Peugeot.
En résumé, un paternalisme "à la papa"...
Ce système n'est pas unique : on le retrouve au Creusot, avec les établissements de la famille Schneider, par exemple. Mais les Peugeot le poussent à son paroxysme. Il y a par exemple les supermarchés Ravi créés pour nourrir les travailleurs et leurs familles pendant la Première Guerre mondiale. Le but de ces derniers était de limiter l'inflation, avec des établissements qui étaient les moins chers de France. C'était un système unique dans le pays, qui faisait que si les salaires de Peugeot étaient modérés, les prix l'étaient aussi. Il y avait aussi des colonies de vacances pour les enfants et un comité d'entreprise qui était le plus puissant de France. L'activité s'accompagnait d'une forme de progrès social, avec des gamins qui entraient en apprentissage et qui ensuite pouvaient devenir cadres dans l'entreprise au cours de leur carrière. On travaillait Peugeot, on dormait Peugeot, on mourait Peugeot. C'était un système extrêmement fermé, un petit monde. Sa forte mentalité irrédentiste cadrait bien avec ce lieu assez particulier, où les Peugeot avaient développé une forme de principauté.
Comment ce sentiment de déclassement se traduit-il sur le terrain ?
Il y a une forme de fatalisme. La ville de Montbéliard était plutôt prospère, avec des magasins de marques, des barbiers, qui ont aujourd'hui été remplacés par des magasins à chicha, des kebabs. La municipalité de Sochaux était l'une des plus riches de France, avec de beaux équipements, et elle est devenue l'une des plus pauvres du pays. Evidemment, cela se traduit dans les urnes. A Sochaux, le Rassemblement national tutoie les 40% lors d'élections nationales.
Pierre Moscovici a été le député PS de la circonscription de Sochaux. Mais localement, il a enchaîné les échecs électoraux, ce qu'on peut relier à la chute de la gauche chez les classes populaires. La gauche et eux ne se parlent plus, ne se comprennent plus. En 2005, les habitants de Sochaux votent massivement "non" au référendum sur le Traité constitutionnel européen. Un vote contraire à la position de la gauche de l'époque, qui avait assuré que l'ouverture permise par le texte aux pays de l'Est n'allait pas supprimer de postes à Sochaux. Que les voitures fabriquées là-bas le seraient seulement pour le marché local, et ne viendraient pas inonder la France. Or, c'est ce qu'il s'est passé quand, malgré le non de 2005, Nicolas Sarkozy a fait ratifier par le parlement le traité de Lisbonne trois ans plus tard.
En plus de cette peur du déclassement, vous évoquez également des tensions culturelles que l'on retrouve à Montbéliard...
Il y a une cohabitation difficile entre deux mondes. A une époque, cette grande entreprise industrielle était aussi une machine à intégrer des populations qu'on était allé chercher au Maghreb, en Turquie, en Yougoslavie. Mais Peugeot ne joue plus ce rôle-là. En ville, un certain nombre de militants politiques ont été remplacés par des imams. Le déclassement économique s'accompagne d'une forme d'insécurité culturelle qui va peut-être se traduire dans les urnes. Quand on va au marché d'Audincourt, on a d'un côté un bar de retraités de la "Peuge", qui boivent une bière au comptoir et, quelques mètres plus loin, des commerces halal, et encore un peu plus loin un univers très rigoriste.
Un peu comme dans Gran Torino, où Clint Eastwood joue un ancien ouvrier de Ford qui vénère sa voiture, les retraités de la Peuge vénèrent leurs 250 GTI, mais se sentent aussi un peu esseulés. Leurs voisins ne sont plus intégrés comme avant dans le système Peugeot. Il y a évidemment des tensions culturelles, mais ça s'exprime de façon assez larvée, sous-jacente.
