Une volonté de "contre-discours". Dans un billet, publié ce jeudi 9 septembre tôt sur Facebook, David Vallat, ancien djihadiste, s'est indigné des propos tenus au procès des attentats du 13 novembre par Salah Abdeslam, seul terroriste des commandos à être encore vivant. La veille, ce dernier est sorti de son long mutisme dans la salle d'audience, déclarant notamment : "Vous ne faites pas attention aux gens. Dangereux ou pas dangereux, on est des hommes, des êtres humains. On a des droits et on est traités comme des chiens, a-t-il déclaré. Ici c'est très propre, il y a des écrans plats, de l'air conditionné etc. Mais derrière, personne voit ça. Cela fait six ans que je suis traité comme un chien." Une affirmation qui a fait bondir David Vallat, condamné en 1997 à six ans d'emprisonnement pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste. "Jamais, j'écris bien jamais, ma dignité d'être humain ne fut bafouée ou contestée", écrit-il sur Facebook. Entretien.
L'Express : Pourquoi avez-vous voulu réagir aux propos de Salah Abdeslam ?
David Vallat : J'ai entendu ce qu'avait dit Abdeslam lors de la première audience. Quand il ose dire que les personnes incarcérées pour des dossiers de terrorisme sont traitées comme des chiens, cela m'est impossible : je ne peux pas laisser passer ça. Parlons de ce que j'ai vécu. Lors de mon arrestation, le 31 août 1995, une série d'attaques et de tentatives d'attentats a eu lieu (notamment l'attentat du RER à Saint-Michel à Paris, le 25 juillet, par les réseaux du Groupe islamique en France (GIA), ndlr.).
A ce moment-là, la tension est extrême. Les poseurs de bombe, attestés comme des terroristes, exigent ma remise en liberté. Les policiers sont alors certains d'avoir quelqu'un du premier cercle - l'enquête montrera ensuite que je m'en étais dissocié. Le GIA souhaitait m'impliquer, sans doute pour que je sois torturé, ou pire, pendant ma garde à vue. Mais lors de ces quatre jours, alors que des tentatives d'attentats ont lieu, je reçois des gifles, certes, mais il n'est pas question de torture ou de pression. J'ai même été très étonné quand on m'a demandé si je voulais voir un médecin. Or, pourquoi donnerait-on accès à un docteur à un détenu que les forces de l'ordre viennent de torturer ? Je n'imagine pas que la situation ait été pire pour les personnes en garde à vue ces dernières années qu'elle ne l'était en 1995.
Vous soulignez également l'attitude paradoxale d'Abdeslam concernant sa détention et la manière dont Daech traite ses prisonniers...
Il fait partie d'une organisation qui égorge à tour de bras et humilie ses victimes ! Comment estimer être traité comme un chien en comparaison des conditions de détention des prisonniers de Daech ? C'est juste inaudible, c'est loin d'être le cas. Mais il le dit à dessein. Ses déclarations ont un objectif.
D'abord, il s'adresse à ceux qui pourraient être recrutés dans cet univers. Je pense qu'il entend se servir du procès, de l'audience, comme d'une tribune politique. J'ai pu l'envisager moi-même à une époque. C'est la tentation de tous les terroristes ! Ensuite, je pense qu'il adresse aussi un message à Daech. Il a revendiqué devant le tribunal être un "combattant" de l'organisation, car il veut éviter de laisser penser qu'il a fait défection, alors qu'on ne connaît toujours pas la raison précise pour laquelle il ne s'est pas fait exploser. Il ne veut pas être exclu, ni passer pour un déserteur. Abdeslam est toujours dans le même univers de sens : celui de Daech.
Comme si ses années d'incarcération n'avaient pas eu d'effet sur son idéologie.
Quelle aurait été l'autre solution ? Traiter nos prisonniers comme les Américains l'ont fait à Guantanamo serait un échec. Ce serait l'un des meilleurs moyens de renforcer les convictions des gens candidats au djihad. Les traiter humainement, comme nous le faisons, nous permet d'en "récupérer" quelques-uns, même si ce n'est qu'un faible nombre. La France leur prouve que nous ne considérons pas qu'ils sont en dehors du droit.
La question des conditions de détention ne se pose-t-elle pas ? La France est régulièrement condamnée pour l'état de certains de ses établissements pénitentiaires, souvent jugés insalubres...
Les conditions de détention en France sont en dessous des critères que l'on devrait avoir, et de l'idéal français. La question de l'insalubrité est évidemment présente, avec des puces de lit dans les matelas, la surpopulation dans les établissements... Mais le respect des droits humains est là. Nous ne sommes ni dans des prisons afghanes ou pakistanaises : il n'y a pas de torture, ni d'isolement total. Salah Abdeslam est peut-être surveillé constamment, mais il a eu accès à un parloir, à la radio, à la télévision, à la lecture. Ses propos sont encore une fois indignes.
Vous vous êtes déradicalisé en prison, notamment grâce à votre accès à la littérature. Mais votre évolution reste extrêmement rare. Pensez-vous aujourd'hui qu'il existe un moyen pour éviter la radicalisation pendant ou après la prison ?
Aucun individu n'est identique à un autre. Par conséquent, tout le monde tâtonne. Aucun pays n'est parvenu à trouver une méthode type afin de détourner quelqu'un de cette idéologie. Mais le modèle allemand est à garder à l'esprit. En Allemagne, les individus sont suivis par la même personne en prison et dans leur vie post-carcérale, ce qui permet de discerner si un individu est dangereux ou non à la fin de sa peine. Cela permet de mieux déceler les techniques de dissimulation - on évoque souvent la "taqiya" des terroristes - et de percevoir les failles dans leur discours. Un personnel formé qui a de longues discussions suivies avec un détenu peut anticiper ce genre de comportement.
Le comportement de Salah Abdeslam a notamment été pointé du doigt par une note de l'administration pénitentiaire. Il utiliserait "la médiatisation de son affaire" pour "influencer ses co-détenus". Existe-t-il un moyen pour éviter ce prosélytisme en prison ?
C'est assez contre-intuitif, mais les personnes les plus dangereuses ne sont souvent pas celles qui reviennent de zones de guerre. En dehors d'une partie désireuse de retourner au combat, une majorité d'entre eux ne veulent plus en entendre parler et désirent retourner à la vie civile. Les vrais dangereux sont plutôt ceux qui ont été arrêtés avant de monter dans leur avion en route vers une zone de combat ou qui ont été stoppés dans des actes préparatoires. Ce sont ceux qui ont l'ascendant le plus important sur les détenus de droit commun. Il vaut donc mieux les en éloigner, sans les réunir au même endroit - ce qui ne ferait que renforcer leurs convictions. Je suis partisan d'une détention quasiment à l'isolement, avec un long suivi de chaque détenu par les intervenants qui leur sont attribués.
