Au dernier moment, Nathalie Maubourguet s'est finalement retrouvée face à un "non". En pleine journée de vaccination contre le Covid-19, mercredi dernier, cette médecin coordinatrice en Ehpad a dû ranger son aiguille, et passer au résident suivant. Dans un premier temps consentante, sa patiente, apeurée par la seringue et le produit qu'elle contenait, "a tout simplement changé d'avis", raconte la présidente de la Fédération française des associations de médecins coordonnateurs en Ehpad (FFAMCO). Un scénario surprenant et "plutôt rare", auquel la médecin s'est pourtant habituée. Quelques minutes plus tard, la dose - si précieuse - était administrée à une autre résidente, "ancienne réfractaire", qui avait, elle aussi, décidé de changer d'avis in extremis.
Alors que plus de 400 000 patients résidents en Ehpad ont déjà reçu la première dose de vaccin contre le coronavirus, et que "80% des résidents français devraient être vaccinés d'ici le début du mois de mars" selon Emmanuel Macron, certains pensionnaires récalcitrants campent, eux, sur leurs positions. Par peur du fameux sérum, défiance envers les autorités sanitaires, méfiance vis-à-vis du produit ou même dépression sévère, ces derniers contestataires - ou leurs familles - refusent, encore et toujours, d'accepter l'aiguille tant redoutée. "Et malheureusement, il n'y a plus grand-chose que l'on puisse faire pour les convaincre", témoigne Nathalie Maubourguet.
"Il y a ceux qui sont pour, et il y a tous les autres"
Au fil des semaines, la médecin coordinatrice de plusieurs Ehpad girondins a ainsi fait face à de nombreux refus de résidents, même si ces derniers "restent très minoritaires". "Il y a de tout", résume-t-elle. Des pensionnaires qui ne se sont jamais fait vacciner et ne veulent pas commencer par un produit contre le Covid-19, des patients qui craignent d'éventuels effets secondaires, des personnes qui ont la sensation de "faire partie d'une expérimentation"... "C'est comme dans la population générale : il y a ceux qui sont pour, et il y a tous les autres", explique Nathalie Maubourguet.
Dans le lot des réfractaires, les médecins admettent surtout rencontrer beaucoup d'anti-vax "purs et durs", pour lesquels il n'existe "aucune négociation possible". Selon Bruno Oddos, vice-président de la Confédération des syndicats médicaux français (CSMF) des médecins coordonnateurs en Ehpad, ces résidents représenteraient même entre 5 et 10% des refus au sein des Ehpad Français. Mais au fil des discussions avec les pensionnaires, le médecin a également observé une autre catégorie de patients : ceux qu'il appelle spontanément les "attentistes". "Ils sont dans le doute, veulent voir dans 'un second temps'. Mais ils ne sont pas hostiles à la possibilité de se faire vacciner d'ici avril ou mai".
Parfois, ce refus s'exprime également par une lassitude extrême de nos aînés, "fatigués" par la pandémie et touchés par des formes sévères de dépressions. "Certains nous disent qu'ils préféreraient avoir le Covid et partir. Ils sont dans le refus de soin de manière générale", raconte Ève Guillaume, directrice de l'Ehpad Lumières d'Automne, à St-Ouen. Souvent atteints de pathologies psychiatriques préexistantes, ces résidents tombent ainsi dans le fameux "phénomène de glissement", devenu tristement célèbre depuis le début de la pandémie. Pour convaincre une partie de ces patients, déprimés par les visites devenues plus rares et un quotidien devenu plus fade, Ève Guillaume assure qu'un "énorme travail" a dû être mené par le médecin psychiatre de l'établissement. "Nous avons voulu répondre aux questions, rassurer, faire évoluer les patients dans cette prise de position difficile", explique-t-elle. Mais il arrive que ces discussions n'aboutissent pas. "Dans ce cas, on respecte le choix de notre pensionnaire", conclut la directrice.
"On peut y passer des heures"
Dans certains cas, les médecins coordonnateurs doivent également inclure la famille ou les tuteurs de résidents qui ne sont plus capables de prendre une décision par eux-mêmes. "Nous savions, dès fin décembre, qu'il serait compliqué d'obtenir tous ces consentements rapidement, voire de les obtenir tout court", rappelle Nathalie Maubourguet. Et la médecin ne s'est pas trompée. Récemment, elle explique avoir été confrontée au cas d'une résidente qui souhaitait se faire vacciner, mais dont la famille s'opposait à l'injection. "Il y a eu un certain combat avec la fille de notre pensionnaire, qui était anti-vax. Nos arguments n'ont pas abouti", témoigne-t-elle. L'état psychiatrique et physique de la patiente étant plutôt instable, les médecins ont finalement décidé de ne pas la vacciner.
Et lorsque la question du consentement est posée à plusieurs membres de la famille, parfois en désaccord, les conversations peuvent, là aussi, s'avérer musclées. "On peut y passer des heures", indique Nathalie Maubourguet. Lorsque, parfois, les négociations se soldent par un inévitable "non", la coordinatrice prévient. "La décision est prise en âme et conscience. Si un éventuel cluster venait à se développer dans l'établissement, les familles devront accepter que leur proche est en situation de risques", tranche-t-elle.
Pour éviter toutes complications, la présidente de la FFAMCO assure en revanche "prendre note" de chaque consultation, et des décisions prises par les familles, les tuteurs ou les résidents eux-mêmes. En cas de litiges, des preuves "avec témoin" pourront ainsi être apportées par les établissements. "Nous aurons autre chose à faire dans les mois à venir qu'aller nous battre en justice pour des choses que nous ne maîtrisons pas", fait valoir la syndicaliste.
"Apprendre à vivre avec le risque"
Pour tenter de convaincre leurs patients, les médecins et directeurs d'Ehpad sont unanimes : la pédagogie reste le meilleur moyen de rassurer les plus âgés sur le vaccin. "Nous avons informé nos résidents avec des dépliants, des mailings, des documents, durant des rencontres individuelles avec des infirmiers...", témoigne par exemple François Vérot, directeur de l'Ehpad Les Cèdres, à Beaux (Haute-Loire). Et cette campagne, menée par de nombreux établissements, semble avoir porté ses fruits. Selon Bruno Oddos, alors que "70%" des résidents en Ehpad étaient contre une vaccination en décembre, ils seraient désormais "75%" à y être favorables.
Pour le vice-président de la CSMF, l'enjeu est de taille. "Plus nous aurons de personnes vaccinées, plus vite on pourra retrouver une vie normale", estime-t-il. Car bientôt, un nouveau problème pourrait se poser : comment organiser le quotidien des Ehpad avec une part de résidents vaccinés, et une part de résidents non-vaccinés ? "Ce qui est sûr, c'est que nous ne pourrons pas faire de discriminations entre les résidents qui ont souhaité bénéficier du traitement et les autres, ni les séparer ad vitam eternam", avance Ève Guillaume, qui estime qu'une telle distinction s'apparenterait à une forme de "chantage" à la vaccination.
Dans un premier temps et pour "encore quelques mois", les résidents et leurs soignants devront de toute façon continuer à porter les masques et appliquer les gestes barrières, rappelle Olivier Guérin, président de la Société française de gériatrie et de gérontologie (SFGG). Selon lui, le manque de données sur la transmission du virus - et de ses variants - malgré l'injection du vaccin ne permet pas aujourd'hui de lever toutes les contraintes appliquées dans les Ehpad. "Pour atteindre une immunité suffisante pour casser les chaînes de transmission dans ces établissements, il faudra attendre que les deux tiers (70%) de la population générale soit vaccinée", décrypte-t-il, rappelant que les soignants, les familles et toutes les personnes "gravitant" autour des Ehpad devront, elles aussi, être vaccinées avant de supprimer les gestes barrières. "Et avec le variant, il faudra certainement atteindre les 80%".
