Un jour de vacances, à la fin des années 1950, les frères Bolloré se chicanent dans la villa familiale de Beg-Meil, au bout du Finistère. "Reste dans ta chambre, Vincent !", ordonne gentiment Michel-Yves, de sept ans l'aîné, à la future quatorzième fortune de France. Jacques Grange, le meilleur ami du "grand" de la fratrie de quatre, assiste à la scène. Celui que Monique, la mère, surnomme "le cinquième enfant" se souvient du côté "curieux de tout" du cadet, toujours aux trousses des plus âgés, déjà attentif aux phrases qui mentionnent les 51% des parts d'une filiale. En dépit des apparences, l'invité, aujourd'hui âgé de 77 ans, reste surtout marqué par la cohésion qui lie cette tribu.

L'été, toute la famille, des grands-parents aux cousins, se retrouve dans cette superbe bâtisse acquise à la fin des années 1920, au temps de la splendeur de l'entreprise de papier qui fit des Bolloré une des lignées les plus riches de France. Il y a notamment la tante Jacqueline, hôtesse de Léon Blum pendant quelques semaines, en 1947, dans cette même demeure. Il y a l'oncle Gwenn-Aël, un grand résistant membre du commando Kieffer, devenu PDG des très droitières éditions de la Table ronde, qui passe beaucoup de son temps de l'autre côté de la rive, sur l'île du Loch', propriété du clan. Cet homme très pieux est un des héros de Vincent Bolloré, qui aime conter la gloire de "tonton Gwenn". "Les Bolloré sont depuis toujours très très famille. Leur côté entrepreneur, c'est aussi une manière de montrer que la famille continue", analyse aujourd'hui le faux "cinquième" rejeton, devenu un architecte d'intérieur mondialement connu.

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Depuis toujours, Vincent Bolloré avance avec cet héritage et cet objectif : redorer le lustre de sa famille, écorné dans les années 1970, quand son père Michel, ruiné, manqua de perdre la société. "J'ai le poids de 185 ans d'histoire sur les épaules, et je me dis qu'il ne faut pas que ça s'arrête (...) Je ne suis que le maillon d'une chaîne et je me dois de la transmettre à une septième génération", a-t-il confié à son biographe Jean Bothorel, il y a donc quinze ans, puisque le groupe fêtera ses deux cents ans le 17 février, jour où le patriarche prendra officiellement sa retraite. "J'étais comme habité par une sorte de sentiment dynastique", a aussi raconté le milliardaire à Christophe Labarde, auteur des Grandes Fauves (Plon, 2021), à propos de ses débuts. Quand on interroge son frère Michel-Yves sur l'opulence familiale, lui aussi commence par rappeler ce passé douloureux. "Ça n'a pas toujours été le cas", glisse à L'Express l'entrepreneur né en 1945. Mais la revanche et les euros en banque ne suffisent pas au bonheur du plus riche des Bolloré, comme il l'a confié à son ami Bernard Poignant, alors député-maire de Quimper, lors d'un trajet en avion au début des années 2000 : "Toi, quand tu arriveras devant le bon Dieu, tu auras beaucoup de bonnes choses à raconter. Moi, j'aurai beaucoup d'histoires d'argent".

"Foi vive et agissante"

Coquetterie du financier qui ne veut pas passer pour un rapace ? Pas seulement. Dans le code d'honneur des Bolloré, la réussite sociale passe aussi par la défense de certaines valeurs. "À genoux devant Dieu, debout devant les hommes", scande la devise de la famille, inchangée depuis 1789, que le patron de Vivendi rappelle à qui veut l'entendre.

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René Bolloré, le grand-père au coup de flair génial, la figure tutélaire qui investit avec succès sur le papier bible et le papier à cigarettes dit OCB pour Odet-Cascadec-Bolloré, entremêla toute sa vie ses convictions et son entreprise. A Ergué-Gabéric, au siège historique du groupe, un Kannadig, c'est-à-dire un bulletin paroissial daté de 1928, récemment retrouvé par l'association locale Arkaé, mentionne son engagement : "Animé d'une foi vive et agissante, Monsieur Bolloré s'occupe d'une façon toute particulière des intérêts religieux et moraux de ses ouvriers. Il a doté son usine d'Odet d'une belle chapelle, l'un des plus jolis édifices religieux du pays de Quimper. On y dit la messe quatre fois par semaine, et toutes les ouvrières y assistent avec une grande dévotion". Gwenn-Aël Bolloré a lui aussi décrit son père auprès de Jean Bothorel comme "un chrétien progressiste avec ses employés, un chrétien traditionaliste avec les curés d'Ergué-Gabéric et les paroisses environnantes".

Une autre histoire, qui dénote d'un engagement politique affirmé, a traversé ses trois générations de descendants : en 1907, René Bolloré et son cousin Eugène ont racheté les locaux du Likès, le grand collège de Quimper, tenu par les Frères des écoles chrétiennes et frappé par loi anti-congrégation de 1904. Voulu par le très laïque Emile Combes pour chasser les communautés religieuses de France, ce texte avait pour effet d'obliger les écoles confessionnelles à vendre leurs biens, avec interdiction de les céder à l'Eglise. René et Eugène acquirent le lieu en leur nom, avant... de le louer à l'évêché de Quimper, qui y installa son petit séminaire. Ou comment, en un tour de passe-passe contourner la législation pour aider les religieux du coin. Le patron du groupe fit aussi construire des écoles chrétiennes à Lestonan, en 1928 et 1929.

Michel-Yves, le pieux

Aujourd'hui, l'exemple a été repris par Michel-Yves, qui a créé trois écoles privées, dont le collège pour filles Les Vignes, à Courbevoie (Hauts-de-Seine), en lien avec l'Opus Dei, dont il est membre. En octobre dernier, l'aîné, peut-être le plus fervent catholique de la famille, a publié Dieu, la science, les preuves, un essai qui entend démontrer l'existence d'un créateur de l'univers, avec force exemples, comme le "miracle du soleil" de Fatima, au Portugal, en 1917, qui n'aurait pas d'explication rationnelle convaincante. Vincent Bolloré a "beaucoup apprécié" le livre, nous raconte son frère. Ce faisant, l'écrivain a cette fois marché sur les traces de Gwenn-Aël Bolloré, qui publia, en 1958, Propos interrompus, un recueil de pensées un brin ésotériques, où on peut lire des odes drolatiques à la pratique religieuse : "La Foi est une moto, vous vous laissez porter sans fatigue. Tandis qu'intelligence, bonne volonté et raisonnement sont des bicyclettes : il faut pédaler et les côtes ne manquent pas".

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Vincent Bolloré ne manque ni de piété, ni de fidélité familiale. Tous les 16 janvier, il fait donner une messe en l'honneur de la mort de René Bolloré au manoir de l'Odet, l'autre résidence finistérienne de la lignée, à Ergué-Gabéric. "Finalement, tu n'es jamais que de ta famille, de ta religion et de ton village", l'a entendu affirmer Jean Bothorel. Il multiplie aussi les investissements religieux, comme ce Foyer Jean Bosco, situé dans le seizième arrondissement de Paris, qu'il a acquis pour 70 millions d'euros, avant d'en confier la direction à son confesseur, l'abbé Gabriel Grimaud. "Un prêtre traditionnel, mais pas intégriste", précise Bernard Poignant. En 2018, il a tenu à racheter l'hebdomadaire France Catholique, créé dans l'entre-deux-guerres pour porter la contradiction conservatrice à la gauche. "Il traînait sur la table chez mes grands-parents et mes parents", a-t-il affirmé en interne.

"L'inquiétude qu'exprime Eric Zemmour, Vincent la partage totalement"

Surtout, depuis une poignée d'années, le magnat semble voir dans les médias qu'il détient davantage qu'un projet industriel. L'inflation des programmes liés au christianisme, comme ce 15 août 2021, jour de l'Assomption, où dix heures de programmes sont dévolues à la religion catholique sur C8, ou la place laissée aux thèmes identitaires sur Cnews font tiquer, sachant que le patron n'hésite pas à appeler lui-même les dirigeants du groupe Canal+. "Vincent était certainement beaucoup plus libéral modéré il y a vingt ans. Il reste libéral mais inquiet sur la société française. L'inquiétude qu'exprime Eric Zemmour, Vincent la partage totalement", nous confiait Gérard Longuet, son ami et ex-beau-frère, il y a quelques mois.

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Certains rappellent qu'en 1987, déjà, Vincent Bolloré était entré au capital des éditions de la Table ronde, aux côtés de son oncle, auto-proclamé "ancien gaulliste devenu simplement Français Libre", comme il l'écrit dans ses Mémoires parallèles (Editions Jean Picollec, 1996). "Tonton Gwenn" était aussi un proche ami des pro-OAS Georges Bidault et Jacques Soustelle, et l'éditeur fétiche des partisans de l'Algérie française. A l'époque, le tycoon en devenir, qui sera élu quelques mois plus tard "manager de l'année", avait placé à la direction Jean Picollec, un ex-militant du mouvement néofasciste Ordre Nouveau, connu pour avoir publié... le nazi Léon Degrelle ou Roland Gaucher, ex-collabo et co-fondateur du Front national. Un épisode sans lendemain. Dans les années 1980, l'entrepreneur fréquente d'ailleurs de nombreux politiques de différents horizons, comme Bernard Poignant ou Nicolas Sarkozy, ou encore les libéraux-conservateurs du Groupe d'Action et de Liaison des Libéraux, un groupuscule dont était membre Alain Madelin, devant lequel il planchera.

Aujourd'hui, le proche de Nicolas Sarkozy serait-il passé à l'extrême droite ? Son frère Michel-Yves réfute l'idée auprès de l'Express : "Vincent a toujours été comme moi, c'est-à-dire de Gaulle-Pompidou-Giscard-Chirac-Sarkozy". Eric Zemmour, lui, nous a assuré que le soutien de son ex-patron, qui l'a recruté en présence de Gabriel Grimaud, dépassait le cadre professionnel. "Il veut léguer à ses enfants et à ses petits-enfants la France qu'on lui a léguée", a-t-il confirmé le 22 janvier sur LCI. Selon Mediapart, Chantal Bolloré, sa soeur, fait par ailleurs partie des donateurs du candidat à la présidentielle.

Yannick plus progressiste

Quant aux enfants, hormis un attrait pour la voile, on ne sait presque rien des engagements de Cyrille, qu'on dit si proche de son père, ou de Sébastien et Marie. Yannick Bolloré revendique, lui, un catholicisme plus "cool", plus ancré dans la modernité que celui de son géniteur. Les habitués l'ont peu vu à la cérémonie du 16 janvier et, s'il va à la messe, il admire le pape François, tandis que Vincent "se sent proche de Benoit XVI", glisse Bernard Poignant. Surtout, ce quadragénaire aperçu au premier meeting d'Emmanuel Macron, en juillet 2016 à Paris, fait entendre sa différence sur les réseaux sociaux. "Un moment d'histoire", tweete-t-il en anglais le 20 janvier 2021, avec une capture d'écran de l'élection de Kamala Harris en tant que vice-présidente démocrate des Etats-Unis. Difficile de ne pas y percevoir un signe subtil à l'attention de son père, qui a voulu faire de Cnews un équivalent français de Fox News, la chaîne conservatrice adulée par Donald Trump. Le 26 mai 2019, le jour des élections européennes, Yannick Bolloré a envoyé un autre message à double détente : "Je suis très fier d'être européen. Avancer ensemble est la meilleure et la seule voie à suivre, croyez-moi", a tweeté - en anglais, encore une fois - le PDG.

Les cadres d'Havas assurent encore que jamais il n'a poussé la moindre orientation idéologique en interne. Seule la rentabilité compte. A court terme, la retraite officielle de Vincent Bolloré, ce 17 février, ne devrait toutefois pas changer grand-chose à l'emprise idéologique qui pèse sur les médias les plus exposés du groupe. D'abord parce que le virage conservateur de Cnews se révèle, sur le plan industriel, un succès. Surtout, si certains de ses amis l'imaginent s'investir davantage dans ses activités caritatives chrétiennes, aucun n'envisage qu'il abandonne ses fleurons médiatiques. "Il ne sera pas absent, c'est sûr", euphémise Bernard Poignant. Après tout, Vincent Bolloré n'a jamais eu de fonctions opérationnelles à Cnews ou C8. Sa légitimité personnelle lui suffisait. Elle demeurera, pour un temps qu'il est impossible à mesurer aujourd'hui.