L'académie Goncourt annonce chaque année sa dernière sélection dans un lieu différent. Cette année, pour célébrer la francophonie, ils ont choisi Beyrouth. Le Liban se trouvant dans une situation tragique, tant du point de vue social qu'économique, on concédait volontiers la bonne idée. D'autant plus que je fais partie de ceux qui pensent qu'un livre en particulier, l'art en général, peut sauver de la misère. Parfois, il suffit d'un livre trouvé par hasard, d'une mélodie entendue inopinément, pour voir s'ouvrir le monde illimité des possibles qui permet de s'échapper du déterminisme social. Dans Le coeur est un chasseur solitaire de Carson McCullers, Mick, une adolescente d'une famille pauvre, capte un air de musique classique échappé d'une maison bourgeoise. Elle y retourne chaque jour, se découvre un talent inattendu pour la musique, commence à composer avant de devoir travailler dans un drugstore pour aider sa famille à survivre : "Elle n'entendait plus de musique dans sa tête. C'était bizarre. Elle n'avait plus accès à l'espace du dedans. Quelquefois, une brève mélodie venait et repartait - mais elle ne s'enfermait plus dans l'espace du dedans. Elle était trop tendue. Maintenant, elle était trop fatiguée." On ne mesure pas assez l'importance du dedans pour survivre à toutes les "merdes" du désespoir.
Voilà, donc, l'académie du Goncourt accompagné de 110 auteurs de la francophonie prêt à s'envoler vers Beyrouth le 24 octobre pour y effectuer ce salutaire pas de côté de la misère. Emmanuel Macron a eu le nez fin lorsqu'en août 2020, en voyage officiel à Beyrouth, il s'était rendu directement chez la diva Fairouz, qui symbolise ce que le Liban fut, ce que le Liban n'est plus, et ce que le Liban devrait être : une culture universaliste capable de faire vibrer tout coeur qui bat. Mais on n'y est pas. Le 8 octobre, le ministre libanais de la Culture, Mohammed Mortada, proche du Hezbollah, a ainsi déclaré, avec une emphase tout orientale : "Le ministère de la Culture ne peut permettre que la porte soit ouverte pour la culture sioniste, serait-elle masquée, ni que le Liban soit un tremplin de propagande pour la littérature sioniste et les contenus littéraires aux objectifs et à l'inspiration sionistes." Et si nous n'avions pas tout à fait compris, il rajoute ne pas vouloir de certains écrivains qui "avaient embrassé les projets sionistes dans la pensée et dans la pratique". On ne saurait être plus explicite. Visait-il directement Selim Nassib, écrivain français d'origine juive libanaise, qui a renoncé à se rendre à Beyrouth ? Etait-ce une surenchère verbale destinée à faire oublier que le Hezbollah s'était installé à table pour négocier avec Israël la délimitation des zones d'exploitations gazières entre les deux pays ?
Qu'importe, finalement ! Car ce qui est ahurissant est davantage la réaction des institutions et des médias français. Mathieu Diez, attaché pour le livre et le débat d'idées à l'Institut français du Liban et commissaire de Beyrouth Livres réagit ainsi au refus salutaire de quatre membres du Goncourt, Eric-Emmanuel Schmitt, Tahar Ben Jelloun, Pascal Bruckner et Pierre Assouline, de se rendre à Beyrouth (officiellement sous le prétexte de "la dégradation générale de la situation au Liban", je me pince pour y croire) : "Il n'y a pas d'effet d'emballement. Le principal pour nous est que l'académie Goncourt honore son engagement d'être là et qu'elle fera l'annonce des quatre finalistes du prix Goncourt depuis Beyrouth." Comme le souligneLibération (du 25 octobre 2022) sous un titre d'une légèreté inouïe ("Au Liban, une polémique pollue l'annonce des finalistes du Goncourt") : "La polémique ne doit pas faire oublier l'essentiel", soit l'annonce des quatre finalistes. Tant de lâcheté pour si peu d'humanisme.
La littérature, ce monde sans limites, où il s'agit de rire du drame, de faire la nique aux bons sentiments, d'offrir mille regards, mille soupirs, mille questions au lecteur qui abandonne sa nationalité, son ethnie, sa famille, sa religion, ses préjugés, ses colères, ses rires au livre ouvert sous ses yeux. La littérature vient de ramper sous le feu des injonctions "pas de vagues". Tout comme elle s'est largement tue après l'attentat contre Salman Rushdie, la littérature se saborde, préférant un antiracisme mortifère de niche à l'humanisme universaliste. Cette polémique n'en est pas une : c'est une capitulation honteuse devant l'antisémitisme redevenu fréquentable au nom de la peur. La peur d'abîmer l'illusion du vivre-ensemble qui n'est que le cache-misère de la concurrence victimaire. La littérature a perdu, l'antisémitisme a gagné, nous ne pouvons qu'applaudir les cinq écrivains français qui ont refusé de se mettre à genoux.
