Le glissement, bien que progressif, est loin d'être anodin. Ces dernières années, des divergences de fond sont apparues au sein du corps enseignant, longtemps perçu comme un bloc homogène. "Le phénomène se vérifie particulièrement chez les jeunes. Ces derniers semblent, en effet, s'éloigner peu à peu de cette culture commune qui a longtemps caractérisé la profession", confirme Iannis Roder. Ce professeur d'histoire-géographie, directeur de l'observatoire de l'éducation de la Fondation Jean-Jaurès, est aussi l'auteur de Prof, mission impossible ?, à paraître le 2 septembre aux éditions de l'Aube. Ce livre, qui reprend les résultats d'une grande enquête de l'Ifop sur le monde enseignant, réalisée pour la Fondation Jean-Jaurès en décembre 2020, décrypte les raisons de cet effritement et ses conséquences éventuelles... mettant à mal, au passage, bon nombre d'idées reçues sur la profession.

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Ainsi, l'image du prof branché sur les radios du service public, abonné à Télérama et qui fait ses achats à la Camif (enseigne de vente par correspondance qui leur était autrefois réservée) semble avoir du plomb dans l'aile. Certes, les matinales de France Inter et de France info (écoutées, respectivement, par 14 % et 11 % des enseignants) ont toujours leur préférence. Mais, surprise, chez les moins de 30 ans, l'antenne la plus écoutée le matin est... NRJ, prisée par 18 % d'entre eux. "Les jeunes profs sont des consommateurs de rire et d'humour, au même titre que les autres personnes de leur âge, décrypte Iannis Roder. Ils n'échappent pas non plus au phénomène désormais bien connu des "adulescents", qui consiste, pour les 24-30 ans, à prolonger la période de l'adolescence." La fameuse Camif, coopérative des adhérents de la Maif, longtemps considérée comme "la mutuelle des profs" (70 % des plus de 60 ans y restent aujourd'hui fidèles, contre 27 % des plus jeunes), a aussi vu cette clientèle se détourner d'elle progressivement. Signe que les couleurs de la matrice enseignante, qui opérait autrefois jusque dans l'univers de la consommation, ont bel et bien tendance à ternir.

"Un manque de colonne vertébrale sur le plan politique"

Qu'en est-il des syndicats enseignants habitués à occuper le terrain médiatique à chaque grande réforme de l'Education nationale ? Même si la profession reste l'une des plus syndiquées, le taux d'adhérents a nettement reflué, puisqu'il est passé de 45 % au début des années 1990 à 30 % aujourd'hui. Les moins de 30 ans, eux, ne sont que 18 % à adhérer à un syndicat. "Là encore, les professeurs sont à l'image de la société, souligne Iannis Roder. Une société de plus en plus éclatée, où chaque individu tend à exister par lui-même et non plus à travers des collectifs." Enfin, même si le monde enseignant reste très majoritairement ancré à gauche, il s'est progressivement éloigné de la "maison" que représentait autrefois le Parti socialiste.

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En juin 1981, après la victoire de François Mitterrand, des enseignants entrent en masse à l'Assemblée nationale. Une autre époque. Le séisme provoqué par la chute de Lionel Jospin lors du premier tour de la présidentielle de 2002 marque le début de la dispersion de leur vote. "Celle-ci témoigne, selon moi, d'un manque de colonne vertébrale sur le plan politique, estime Iannis Roder. Les jeunes sont dans l'ensemble moins formés sur le fond que leurs aînés, sans doute parce qu'ils ont moins milité dans des organisations de jeunesse."

Le rapport à la religion et à la laïcité diffère également selon les générations. Certes, 96 % des enseignants sont favorables à la loi de 1905 de séparation des Eglises et de l'Etat. Un plébiscite qui démontre que la conception laïque et républicaine reste majoritaire, y compris chez les jeunes. Mais une proportion non négligeable d'entre eux (29 %) serait plus encline à la faire évoluer vers davantage de "souplesse". Ils sont même 4 % à considérer qu'elle devrait être supprimée. "On retrouve chez certains jeunes enseignants cette appétence pour la tolérance et la coexistence des religions inspirée du modèle multiculturel anglo-saxon et très en vogue au sein de cette génération en général", analyse Iannis Roder, pour qui l'école française républicaine fait un autre pari : celui de la "respiration". "Elle défend l'idée que chaque élève laisse à l'entrée de l'établissement scolaire ses appartenances et ses croyances pour se permettre d'accéder à tout savoir", insiste celui qui est aussi membre du conseil des sages de la laïcité de l'Education nationale. A l'entendre, s'il y a bien un sujet sur lequel le corps enseignant doit continuer à faire bloc, c'est celui-ci.