A l'occasion de la récente sortie d'une étude de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), menée dans une trentaine de pays, l'analyste Eric Charbonnier revient sur la façon dont la France a géré la crise sanitaire dans ses écoles, ses collèges et ses lycées.

L'EXPRESS : Jean-Michel Blanquer met souvent en avant le fait que la France est l'un des seuls pays à s'être battu pour fermer le moins possible les écoles. Est-ce le cas ?

Eric Charbonnier : Nos statistiques démontrent, en effet, que la France fait partie des pays où les écoles ont le moins fermé en 2020. Notre étude comparative s'étale sur toute la période allant de janvier à décembre 2020. Pour avoir des situations comparables, nous avons retiré les périodes de vacances scolaires qui diffèrent selon les pays, mais aussi les jours fériés et les week-ends. Prenons l'exemple plus précis des lycées : ces derniers, en France, ont fermé 39 jours en 2020. Tandis que la moyenne de l'OCDE est de 63 jours. La France, mais aussi le Danemark, la Norvège, la Nouvelle-Zélande et l'Allemagne, font partie de ces pays qui ont le plus gardé les lycées ouverts. Sachant qu'en Allemagne, la situation s'est dégradée en 2021. Sur cette année-là, la France fera sans doute partie des deux ou trois pays qui ont le moins fermé leurs écoles. Ce que dit le ministre, sur ce point, n'est donc pas faux.

La France s'est-elle, pour autant, donné les moyens d'appliquer un protocole sanitaire efficace ?

Nous nous sommes interrogés sur les modes d'organisation : est-ce que les décisions relatives aux protocoles sanitaires, sont très centralisées dans les pays de l'OCDE ? Ou, est-ce que, finalement, les écoles ont leur mot à dire ? Or, notre étude démontre que le système est très centralisé, quasiment partout. Même dans des pays plutôt fédéraux, ou découpés en provinces comme la Canada. Ce qui a pu susciter pas mal de problèmes sur le terrain et créer des mécontentements. Les enseignants ne comprennent pas que l'on change aussi souvent de protocole. Sur ce point, la situation de la France est donc la même qu'ailleurs. Les difficultés propres qu'elle rencontre sont plutôt liées à son modèle éducatif.

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A quelles difficultés particulières se heurte-t-elle ?

La France fait partie des pays qui enregistrent le plus grand nombre d'élèves par classes. Un enseignant d'école maternelle a face à lui 23 élèves en moyenne, alors que son collègue, qui exerce dans un pays nordique, en a 10, voire moins. Voilà pourquoi les mesures de distanciation sociale ont été plus compliquées à respecter chez nous. Les pays nordiques, mais aussi l'Allemagne ou le Chili, comme quasiment un tiers des pays sondés, ont pris l'initiative d'organiser parfois les cours en dehors des locaux scolaires. Ce qui a permis de faciliter les apprentissages et de limiter les risques pour les enseignants. En France, on a conservé un système d'éducation très traditionnaliste et on n'a donc pas l'habitude de faire classe à l'extérieur. Il y a aussi la question du bâti, plus vieillissant en France qu'ailleurs, et donc moins adapté aux nouvelles normes imposées par la crise du Covid-19. Contrairement à la Norvège ou à l'Allemagne qui ont su rénover leurs bâtiments pour créer des environnements plus modernes, des salles de profs ou des espaces pour les enfants plus conviviaux. Toutes ces mesures, qui avaient été prises bien avant le Covid-19, les ont aidé à traverser la crise.

On a souvent l'impression que le ministère de l'Education nationale et les collectivités se renvoient la balle sur la question des investissements et de l'organisation. Comment l'expliquer ?

Dans un pays très centralisé comme le nôtre, on s'attend à ce que toutes les décisions soient pilotées par l'Etat. Or la gestion d'une crise comme celle du Covid-19 nécessite d'être décentralisée, car la situation épidémique n'est pas la même selon les départements, ni même selon les établissements. La pandémie a révélé bon nombre de dysfonctionnements comme le manque d'autonomie des établissements. Les personnels de direction, les équipes pédagogiques, ne sont pas forcément habitués à travailler en équipes, ni à dialoguer avec les collectivités locales. D'autres pays, comme la Finlande ou la Canada, se sont révélés beaucoup plus efficaces et ont réussi à mettre en place tout un ensemble d'actions pour assurer, non seulement la sécurité de tout le monde à l'intérieur des écoles, mais aussi pour mieux gérer l'aspect pédagogique.

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A-t-on suffisamment investi en France pour réduire l'impact de la crise sanitaire sur l'école ?

La question du budget est évidemment centrale. On remarque que l'investissement français s'est surtout concentré sur l'école à distance. On a essayé de dépoussiérer les cours du CNED, d'équiper les familles défavorisées en tablettes ou en ordinateurs, et on a accordé une prime informatique aux enseignants. En revanche, l'accent a moins été mis sur l'aspect sanitaire comme l'achat de thermomètres ou la mise en place à grande échelle de tests de dépistage. Autant de questions qui dépendent certes, aussi, du ministère de la Santé. Sans doute y a-t-il eu un manque de coordination interministérielle sur tous ces sujets. La tâche n'est évidemment pas facile car chacun a des objectifs différents et parfois contradictoires à remplir.

Ce manque de coordination entre le ministère de l'Education nationale et celui de la Santé explique-t-il, en partie, l'échec de la campagne de tests salivaires ?

Sur les tests de dépistage, nous n'avons pas de statistiques précises. Mais on sait que dans certains pays, comme la Corée du Sud, toute une série de mesures ont été adoptées dès le premier confinement pour assurer la sécurité des personnels : portiques qui permettent de mesurer la fièvre, mise à disposition de thermomètres, tests de dépistage... Chez nous, la politique de tests est intervenue très tard et s'est heurtée à des disparités territoriales. Globalement la réponse donnée selon les établissements ou les départements n'a pas été homogène. On l'a bien vu avec la mise en place de l'école à distance qui a mieux fonctionné dans certains territoires que dans d'autres. La campagne de tests s'est heurtée aussi en France à un phénomène très culturel : la méfiance des familles et des élèves à qui on a donné la liberté de se faire tester ou non. C'est la même problématique que l'on retrouve autour des vaccins. Alors que, dans d'autres pays, le taux d'acceptation peut être de 100 %, notre gouvernement a du mal à recueillir l'adhésion de tous sur ces sujets. Ce qui n'aide pas à aller dans le sens de l'intérêt collectif.

La France s'est refusée, jusqu'ici, à mettre en place un enseignement hybride (en partie en distanciel, en partie en présentiel) dans les classes de primaire. Cela s'est-il fait ailleurs ?

Oui, en Slovénie ou en Estonie, par exemple, ce système a été instauré avec les plus petits. Mais on sait que sur, le plan pédagogique, l'hybridation ne remplacera jamais le présentiel. Une étude sortie aux Pays-Bas - qui fait pourtant figure de bon élève avec ses équipements performants et ses enseignants bien préparés - montre à quel point l'école à distance a engendré des retards. Cela va au-delà de l'impact pédagogique puisque la perte de lien social a aussi des répercussions sur le développement de l'enfant et sur tout un ensemble de compétences qu'il est censé développer comme le travail en groupe ou l'entraide. Et puis, sur le plan du numérique, la France partait de loin. On a bien vu, il y a un an, que les enseignants n'étaient pas suffisamment formés, pas assez équipés. Des progrès ont été faits depuis mais ils rencontrent toujours des difficultés, auxquelles viennent se rajouter des bugs informatiques comme on a pu le constater récemment.

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La France s'est toujours refusée à fermer les cantines scolaires. Comment cela se passe-t-il ailleurs ?

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, la France n'est pas un cas isolé puisque, seuls deux pays sondés - l'Italie et la Turquie - ont pris la décision de ne plus distribuer de repas à l'école. Ailleurs, on a préféré garder les cantines ouvertes en veillant à respecter, dans la mesure du possible, la distanciation sociale ou en appliquant d'autres mesures comme la distribution de repas froids ou de sandwichs à manger dans la cour de récréation ou dans les classes. L'enjeu de la cantine est très important car il pose la question des inégalités, particulièrement importantes en France. On sait bien que beaucoup d'enfants arrivent à l'école le matin sans avoir rien mangé et que, pour certains, le plateau de la cantine est le seul repas équilibré de la journée. Or comment étudier sereinement quand on a le ventre vide ? Cet exemple illustre bien la problématique difficile des arbitrages à faire entre les enjeux éducatifs et sanitaires. Nos dirigeants sont confrontés à ces types de conflit en permanence.

La France, qui semble finalement avoir abandonné l'idée de vacciner prioritairement tous les professeurs, quel que soit leur âge, fait-elle exception ?

Notre enquête démontre que la vaccination des enseignants est prioritaire dans 19 des 30 pays sondés, comme par exemple l'Allemagne, l'Italie, le Portugal, l'Autriche ou l'Espagne. Certains ont même établi des critères de priorité supplémentaires comme le fait de travailler auprès de publics à besoin éducatifs particuliers ou auprès de jeunes enfants, ce qui rend plus difficile encore le respect de la distanciation sociale. En France, on commence un peu à en débattre mais, pour l'instant, aucune mesure concrète n'a été annoncée. Pourtant la vaccination des enseignants aurait plusieurs intérêts. A commencer par la diminution du stress. Bon nombre d'entre eux vont en classe la boule au ventre car ils ont peur d'attraper le virus. Mais, comme le gouvernement n'a pas les moyens de faire vacciner tout le monde, il est obligé de faire des arbitrages politiques. Ce qui m'a choqué durant tous ces mois, où l'on a beaucoup parlé des enjeux éducatifs et de santé, c'est de voir à quel point les enseignants étaient parfois oubliés. Il me semble qu'on a sous-estimé le contexte dans lequel ils ont dû continuer à travailler, oubliant un peu trop parfois qu'ils sont en première ligne.