NON/ Un vecteur d'équilibre physique et psychologique

Par Pascal Silvestre, fondateur du site runners.fr et auteur du recueil de nouvelles Marathon (JC Lattès, 2016)

Je peux comprendre le reproche fait aux coureurs de pécher, durant cette période de confinement, par absence de solidarité. Pourquoi certains auraient-ils le droit d'aller et venir - par la seule magie d'une case cochée sur un formulaire administratif - lorsque les autres, majoritaires, restent enfermés ? Ne devraient-ils pas s'associer, à l'image de leurs homologues italiens et espagnols, à "l'effort de guerre" ? Dans ces deux pays placés, eux aussi, en confinement, le jogging est, en effet, interdit.

La pratique quotidienne du running, vecteur d'équilibre physique et psychologique, ne donne pas tous les droits. Mais si le gouvernement a décidé de tolérer l'activité physique (de manière encadrée), c'est qu'il estime les bienfaits de l'exercice sportif, généralement bref et d'intensité modérée, préférable à une totale immobilité. Il estime sûrement, aussi, qu'une population demeurant physiquement active durant cette crise sanitaire inédite sera mieux à même de se défendre efficacement contre les ravages du virus. Les médecins qui conseillent nos gouvernants ont dû leur recommander, à juste titre, de laisser aux Français cette soupape de liberté. Comme le disait le coureur de fond éthiopien Haïle Gebreselassie, octuple champion du monde, "transpirer, c'est la toilette du corps".

Pour beaucoup, le coureur suggère un rapport égoïste aux autres. Il déroule ses foulées, pense-t-on, sans se soucier de la marche du monde. Il ne fait pourtant que perpétuer le geste le plus ancien, le seul ne nécessitant aucun équipement spécifique, aucune enceinte dédiée - et cela se révèle précieux dès lors que piscines et salles de sport sont fermées. L'amateur de running ne pollue pas, n'est que rarement de nature grégaire. Et croiser un autre sportif en faisant son footing n'expose pas davantage au virus que de croiser un autre acheteur dans les allées d'un supermarché.

Aucune publication scientifique n'a jamais prouvé, de manière irréfutable, que le coureur mettait sa santé en péril lors de périodes d'épidémies. Peut-être le système immunitaire du marathonien est-il passagèrement affaibli pendant les quarante-huit heures qui suivent l'épreuve, mais ce n'est pas ce dont il s'agit aujourd'hui. Il s'agit simplement de bouger, de soigner son hygiène physique, mais aussi mentale. Car la course à pied est, avant tout, un déstressant formidable. J'espère que le gouvernement ne supprimera pas cet espace de liberté qu'il a choisi de laisser aux citoyens.

OUI/ Le confinement total, notre meilleure arme contre le virus

Par Djellali Annane, chef du service de réanimation à l'hôpital Raymond-Poincaré de Garches (Hauts-de-Seine)

Le jogging n'est pas, en lui-même, nocif pour la santé, bien sûr. Le coronavirus n'est pas dans l'air, on ne l'attrape pas simplement en respirant. Néanmoins, le confinement total, c'est-à-dire avec le moins de dérogations possible, et surtout pas pour pratiquer le sport en extérieur, est la meilleure arme dont nous disposons pour faire barrage au virus, limiter la propagation de l'épidémie, réduire autant que faire se peut l'afflux de cas graves nécessitant une hospitalisation et des soins lourds et, donc, au bout du compte, limiter les décès.

En Italie et en Espagne, un confinement absolu a été imposé à la population. Seules les sorties essentielles sont autorisées, la course à pied est interdite. Le gouvernement français n'a pas fait le même choix, je le déplore. J'habite sur les bords de Marne et je constate que les amateurs de footing y sont très nombreux, en fin de journée notamment, et qu'ils ont tendance à s'arrêter aux mêmes endroits pour faire leurs étirements. Certains courent même à deux en discutant, au mépris des règles de distanciation qui imposent de laisser au moins 1 mètre entre soi et autrui ! Ces activités sportives, comme, d'ailleurs, le maintien de l'ouverture des marchés alimentaires, font perdurer des situations de contact interhumain. Or il ne faut pas perdre de vue que c'est uniquement en mettant un terme à ces interactions que le virus arrêtera de frapper.

Les dérogations permises par le gouvernement m'inquiètent beaucoup, car elles nous privent d'une efficacité à 100% de la mesure de confinement. Je crois pourtant que les Français seraient prêts, maintenant, à accepter des conditions encore plus drastiques car ils ont pris conscience du danger. S'ils veulent continuer à faire du sport, ce qui est évidemment souhaitable, qu'ils fassent du vélo d'appartement, des étirements ou des exercices de gymnastique, comme l'ont fait les habitants de Wuhan, en Chine. Mais chez eux.