Quand on pense à Rupert Murdoch, une image vient aussitôt à l'esprit. Celle d'une hydre qui a étendu ses tentacules en un peu plus d'un demi-siècle sur plusieurs continents. Cet Australien de naissance a bâti Fox News, mais a aussi avalé le Wall Street Journal, le Times londonien ou encore le Daily Telegraph, à Sydney. Un homme dont l'influence colossale aura grandi en même temps que sa capacité à nuire à la démocratie. Car l'homme qui a inspiré le cruel Logan Roy, dans Succession, la série HBO, est aussi un grand manipulateur des médias. Ami avec certains hommes politiques, en terrifiant d'autres, il a su utiliser son empire médiatique pour arriver à ses fins. Et a livré un mode d'emploi aux milliardaires qui voudraient aussi dévorer la presse, y compris en France. L'historien de la propagande et professeur à Sciences Po David Colon lui consacre une biographie, Rupert Murdoch, l'empereur des médias qui manipule le monde (Editions Tallandier). Entretien.

L'Express : Avec son empire médiatique qui s'étale sur trois continents, Rupert Murdoch est-il le mètre étalon en termes de concentration des médias ?

David Colon : Il est bien plus que ça, dans la mesure où il a construit le premier grand empire mondial d'information, de divertissement et d'édition. Il l'a fait en dépit de tous les obstacles réglementaires qui empêchaient la constitution d'un tel empire. Et il l'a fait au service non seulement de son intérêt économique, mais de ses convictions politiques, lui qui ne s'est jamais caché de vouloir influencer les gens.

Il est frappant de voir à quel point un homme qui a cherché pendant des années la compagnie et l'influence des élites pour accroître son influence semble les mépriser...

Pas toutes. Il a surtout toujours exprimé le plus grand mépris envers les élites britanniques, lui qui est australien, qui a étudié brièvement au Royaume-Uni et a toujours rejeté ce que la société britannique était à ses yeux. Il a obtenu la nationalité américaine en 1985 et il s'est toujours bien plus projeté dans cette société plus ouverte que la société britannique. Tout au long de sa carrière, il a manifesté le plus profond dédain à l'égard de toutes les institutions britanniques. Il était le pire ennemi de la reine Elisabeth. Il hante sans doute toujours aujourd'hui les cauchemars de Charles III, lui qui avait publié dans ses tabloïds certains de ses échanges à caractère sexuel avec Camilla, qui allait plus tard devenir son épouse.

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Existe-t-il des gens comparables à Rupert Murdoch dans le monde aujourd'hui ?

Il a eu des prédécesseurs, il a eu des concurrents, mais personne n'a jamais dans l'histoire atteint un tel degré d'influence. Il faut s'imaginer que ces dernières années, il a eu l'oreille du président des Etats-Unis, l'oreille du Premier ministre britannique en même temps que celle du Premier ministre australien. Au-delà des pays anglo-saxons, il a contribué à promouvoir avec son empire, et notamment à travers ses réseaux de télévision, les intérêts américains dans le Nord, à diffuser très largement des convictions qui sont les siennes en même temps que les théories du complot. Dans l'empire Murdoch, les campagnes de désinformation sont en quelque sorte une spécialité depuis des décennies.

Peut-on comparer son appétit médiatique à celui d'un Vincent Bolloré en France, par exemple ?

Il y a des points communs avec Vincent Bolloré, incontestablement. La synergie entre la presse écrite, la radio, la télévision, la production cinématographique et l'édition, a le double avantage de réduire les coûts de production de l'information et d'avoir ensuite la faculté de peser sur l'ordre du jour médiatique et politique tout au long de sa carrière. L'entreprise commande un livre à un auteur sur une idée qui lui est chère dans l'une des maisons d'édition, avant que les médias de la société n'encensent le livre. Reste que le succès de Bolloré est plus contrasté que celui de Murdoch. Depuis qu'il a repris en main Europe 1, la radio a perdu un demi-million d'auditeurs. Et les audiences mensuelles de CNews ont également légèrement diminué sur la période allant de mai 2021 à mai 2022, pour la première fois depuis 2020.

L'ensemble de l'empire Murdoch est constitué de journaux qui font partie de la presse historique, et de chaînes de télévision. Dans votre livre, vous relevez qu'il a tenté d'élargir son emprise sur Internet, sans y parvenir. N'est-il pas déjà un homme du passé ?

Je partageais ce point de vue lorsque j'ai commencé mes recherches. J'avais l'impression que Murdoch appartenait au XXème siècle. En réalité, à mesure que j'avançais dans mes recherches, j'ai dû me rendre à l'évidence : c'est un homme de notre siècle parce que, mieux que quiconque, il a su rendre des journaux comme le Times rentable de nos jours. Ce journal britannique ne l'était pas dans les années 1980-1990 et il l'est devenu grâce aux abonnements numériques. Ensuite, il a bâti son succès sur un modèle qui est celui de la télévision polarisée sur le câble et le satellite, le modèle de Fox News. Fox News a gagné 13% d'audience en combien de temps. NewsCorp, la société de Rupert Murdoch, a vu ses bénéfices nets augmenter. Il a été aidé dans cette entreprise par ses fils, estimés futurs héritiers de l'empire l'un après l'autre : d'abord Lachlan, ensuite James, qui est aujourd'hui le patron de la Fox, et par conséquent le successeur désigné.

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Comment expliquer ce succès ? D'abord parce qu'il a constamment accordé la priorité à l'audience. Quand il veut racheter un média, il veut avant tout créer quelque chose de très rentable. Il fait rarement passer ses convictions politiques avant son intérêt économique. Si l'on veut faire de la propagande, on doit d'abord être efficace. Pour cela, il faut avant tout gagner de l'argent. Murdoch est un homme du XXIème siècle qui assume ses arguments acerbes contre les médias traditionnels et l'environnement numérique.

Rupert Murdoch n'a cessé d'accroître son influence. A-t-il le désir politique de faire avancer ses idées conservatrices, notamment avec Fox News ?

Je ne dirais pas qu'il est idéologue, car je ne lui connais pas d'idéologie à proprement parler. En revanche, il a des convictions très fortes. C'est un partisan du libre marché, c'est un adversaire de l'Etat. C'est un adversaire de la monarchie britannique, de la construction européenne, un adversaire de l'euro, un adversaire de toutes les politiques sociales et un homme fondamentalement hostile à l'impôt. Et il a dissimulé certaines de ses convictions au cours de sa vie. Mais il s'est trouvé depuis une dizaine d'années en situation de pouvoir les assumer totalement. Non seulement de les assumer, mais de les faire valoir auprès du plus grand nombre. Il a une influence médiatique et politique inédite dans l'histoire de nos sociétés démocratiques.

Son influence sur la vie politique aux Etats-Unis est-elle comparable à celles des frères Koch, milliardaires américains ayant financé lourdement les candidats conservateurs et libertariens ?

En réalité, il a longtemps été - et est encore - un peu à l'écart de ce type d'influence, c'est-à-dire d'une influence qui repose sur le financement d'un parti politique. Il n'en a pas eu besoin parce qu'il était devenu un faiseur de roi, qui, à travers l'influence réelle ou supposée de ces médias, gagnait aisément les faveurs de quiconque voulait se présenter à la mairie de New York ou à la fonction suprême aux Etats-Unis, ou devenir Premier ministre au Royaume-Uni. Il lui suffisait de mettre ses médias au service de son candidat ou de menacer quiconque se mettait sur son chemin de lui barrer la route en dénonçant quelques scandales à la Une de ses journaux. Mais depuis quelques années, avec la vente d'une partie de ses actifs à la Century Fox, il s'est lancé dans le financement de la vie politique au service d'une part de candidats républicains et d'autre part, au service de candidats démocrates centristes. On peut par exemple citer le sénateur Joe Manchin, un élu tout à fait crucial aux Etats-Unis par son rôle de vote pivot à la chambre haute.

En revanche, on peut s'intéresser au cas de son fils cadet, James, qui a rompu avec lui publiquement et reproche à son père d'avoir soutenu Donald Trump et de diffuser des théories climatosceptiques dans ses journaux. Avec la vente de la Century Fox à Disney, James a touché 2 milliards de dollars, comme ses autres frères et soeurs. A la suite de cela, il a investi de l'argent dans le camp démocrate. Il a financé la campagne de Joe Biden et a investi dans les médias, y compris en France avec le média vidéo Brut. L'un de ses plus proches associés vient de prendre la direction de la communication et de la stratégie de l'Elysée aux côtés d'Emmanuel Macron, Frédéric Michel.

Justement, à propos de Frédéric Michel, pensez-vous que cette expérience auprès des Murdoch jouera dans ce nouveau poste ?

Absolument. Il a travaillé pour le père et le fils. Il a été chargé de l'une des opérations les plus importantes de la carrière de Rupert Murdoch, au Royaume-Uni, qui lui aurait donné un poids prépondérant dans les médias britanniques. Cette opération était si cruciale qu'elle a été qualifiée en interne d'opération "Rubicon". Il y a acquis une connaissance extraordinaire, enrichie et précise non seulement des enjeux du lobbying, mais aussi des rapports extrêmement étroits que l'on peut établir quand on est un groupe de presse avec des dirigeants politiques.

Nous avons un problème démocratique en France, qui est le rapport entre le chef de l'Etat et les patrons de presse. Au Royaume-Uni, un registre des entrées au 10 Downing Street est tenu à jour, ce qui permet de savoir qui a rencontré le Premier ministre, et quand. Nous ne savons pas ça en France.

Rupert Murdoch semble avoir un rapport paradoxal avec les médias et ceux qui y travaillent. Ils ont participé à la construction de sa fortune, mais il les méprise. Vous pointez même le fait qu'il ne s'entoure pas, à dessein, des meilleurs. La "Murdochratie" serait une "médiocratie"...

C'est l'un des plus grands employeurs de journalistes de l'histoire et paradoxalement, c'est certainement l'une des personnes qui, avec le plus de constance, a manifesté du mépris pour les valeurs de la profession de journaliste, pour l'éthique et la déontologie journalistique. Il était fils de journaliste, il a travaillé dans la presse mais il ne s'est jamais perçu comme tel. Il s'est entouré de professionnels qui avaient la même vision de la presse que lui : vendre le plus de journaux possible et faire le plus de bénéfices. Dans ses mémoires, l'ancien rédacteur en chef du Times de Londres écrivait que chaque matin, à la radio, il se demandait ce que penserait Murdoch de telle ou telle information. Qu'il était amené à voir le monde avec les mêmes yeux que lui. Il y a une forme d'intériorisation de la censure, une autocensure, en fait, de ces journalistes qui se savent interchangeables, qu'ils peuvent être licenciés à tout moment, écartés de l'empire. Ces journalistes savent que s'ils veulent progresser chez Rupert Murdoch, ils doivent se plier aux attentes du propriétaire, et même les devancer.

Comment expliquer qu'autant d'informations circulent sur un homme aussi puissant et influent que Murdoch ? News Corp serait-il un palais ouvert aux quatre vents ?

En réalité, non. Murdoch ne laisse pas tant de choses transparaître de ses états d'âme et se livre très peu. Son biographe autorisé, Michael Wolf, est une exception, et bien mal lui en a pris : Murdoch n'a pas été satisfait de son livre et a porté atteinte par la suite à sa réputation. Si autant d'informations circulent sur lui, c'est parce que sa vie professionnelle a été extrêmement longue. Il a laissé dans son sillage quantité de journalistes retraités ou licenciés, et même de fidèles, comme Robert Thomson, qui a commencé au bas de l'échelle et a fini sa carrière patron du Wall Street Journal, avant de devenir l'un des directeurs exécutifs de News Corp.

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Ces gens ont écrit et quand on veut faire une biographie de Murdoch, on dispose finalement d'une base documentaire assez extraordinaire sur laquelle s'appuyer. J'ai récolté une vingtaine de biographies de Murdoch, et des dizaines d'autres personnes de son entourage dans lesquelles on l'évoque. On le retrouve aussi dans des écrits de ou sur des dirigeants politiques, même ceux dont on ignorait qu'il les fréquentait. Dans le cas de la Première ministre Margaret Thatcher, on l'a par exemple découvert à titre posthume. Sa longévité nous a permis d'en apprendre énormément sur lui.

Rupert Murdoch a toujours eu des rapports complexes avec Trump. Fox News a longtemps - et continue par instants - assumé d'être une chaîne totalement inféodée à Donald Trump. Mais désormais, ce lien semble durablement endommagé. Pensez-vous que le milliardaire le soutiendra s'il se représente en 2024 ?

Depuis que Trump a quitté la Maison-Blanche, les Murdoch se sont employés à réorienter Fox News pour qu'il ne s'agisse pas à proprement parler d'une chaîne trumpiste. Leur stratégie est de continuer à capter l'électorat de Trump, qui est un électorat pivot central au sein du parti républicain, sans être prisonnier du personnage. Murdoch a pour ainsi dire créé Trump de sa poche, en le faisant figurer dans le New York Post. Mais il l'a toujours considéré avec distance.

Dernièrement, ses journaux ont rejeté la perspective d'une nouvelle candidature de l'ancien président. Clairement, Rupert Murdoch lui a adressé un message très clair, qui était son refus de lui apporter son soutien de façon très significative. Trump a très mal réagi et depuis lors, a choisi d'embrasser très franchement les théories du complot populaires auprès de son électorat. Il est entré dans une forme de surenchère complotiste pour garder son emprise. Cette prise de distance, et ce contrôle de l'électorat populiste, est une question extrêmement importante aujourd'hui pour le devenir du parti républicain, mais aussi pour la démocratie américaine.