Le document est saisissant. Il donne un aperçu inédit de l'ampleur du communautarisme dans la ville des Yvelines au centre de l'attention médiatique depuis l'alerte du professeur de philosophie Didier Lemaire. Intitulé "une stratégie judiciaire pour Trappes" et signé du parquet de Versailles, alors dirigé par le procureur général Vincent Lesclous, ce rapport confidentiel de 62 pages daté du 16 juillet 2016, que L'Express a pu consulter, a été rédigé à destination de la hiérarchie du magistrat, à savoir les services du ministère de la Justice. Il fait la part des choses entre le fantasme d'une commune "définitivement perdue, tombée aux mains des islamistes", comme l'a dit l'enseignant au lycée de la Plaine de Neauphle, et la réalité. Le texte distingue par exemple nettement le terrorisme d'un côté, et l'intégrisme religieux et le communautarisme de l'autre. "La politique de lutte contre la radicalisation et le fondamentalisme non-violents doit être distinguée de la lutte anti-terroriste et ressort d'une stratégie propre", est-il par exemple estimé.

La tonalité générale est toutefois extrêmement alarmiste, et même inhabituelle s'agissant d'un rapport administratif. Il est indiqué que la ville "concentre les inquiétudes" des pouvoirs publics. Quatre ans avant, et sans utiliser le terme, c'est le fameux "séparatisme" évoqué par Emmanuel Macron qui est décrit dans plusieurs passages. "Au fil des années, s'est imposé, au-delà d'une pratique religieuse en elle-même absolument respectable et à protéger, un militantisme actif qui se manifeste par une volonté de conquête non-violente de l'espace public", est-il écrit dans un chapitre consacré au "radicalisme à Trappes". Cette analyse est corroborée par deux autres notes ultérieures dont L'Express a pris connaissance, l'actualisation du rapport du parquet, en février 2019, et une note blanche du renseignement territorial des Yvelines, datée de 2018. A plusieurs reprises, le propos tranche nettement avec le ton policé archétypal des documents officiels. "La commune jouit chez une partie des musulmans d'une image quasi romanesque de 'terre d'islam' où il serait possible de vivre sa foi en marge des règles et obligations républicaines", est-il par exemple avancé dans le document des agents de la préfecture.

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Les deux services de l'Etat s'accordent pour pointer deux maux, d'une part le radicalisme islamiste, et d'autre part ce que les fonctionnaires appellent un "communautarisme exclusif", qui n'est absolument pas illégal en lui-même, mais fait figure d'indicateur préoccupant sur l'évolution du vivre-ensemble à Trappes. La responsabilité de la municipalité, alors dirigée par Guy Malandain (apparenté PS), est relevée, puisque la mairie est qualifiée dans le texte de juillet 2016 de "jalouse de son indépendance vis-à-vis de l'État et murée dans l'orgueil de ses réalisations qu'elle estime suffisantes". "Il y a paradoxalement peu de remontée d'information et de signalements sur la commune de Trappes malgré le communautarisme avéré de la ville", est-il encore noté dans le rapport, qui souligne le "manque d'implication de la commune sur la remontée d'informations liées au radicalisme".

"Les habitants en ont ras-le-bol"

Vincent Lesclous, qui n'a pas souhaité s'exprimer mais a fait confirmer auprès de L'Express la teneur du rapport, a enquêté plusieurs mois pour constituer ce mémoire. Les informations ont été puisées dans les procédures en cours au sein du parquet de Versailles et grâce aux témoignages de plusieurs relais d'information sur le terrain, issus notamment de la préfecture, du renseignement, de l'Education nationale, de la commune ou du tissu associatif. Le document, rédigé au titre de ses prérogatives de participation aux politiques locales en matière de sécurité et de prévention de la délinquance, aborde également des sujets liés à l'insertion sociale ou à la délinquance de droit commun. Certains aspects dépassent largement le cadre de la réponse pénale à des phénomènes délictueux ou criminels.

La commune jouit chez une partie des musulmans d'une image quasi romanesque de 'terre d'islam

A la lumière de l'actualité récente, ce sont les passages consacrés à l'imprégnation du communautarisme à Trappes qui interpellent particulièrement. Avec cette interrogation, latente dans le texte : à partir de quel moment un comportement communautaire, inscrit dans les clous de la loi, devient-il problématique pour le vivre-ensemble ? Aucune réponse précise n'est apportée, mais le rapport soutient la thèse de passages possibles d'un communautarisme du quotidien à un intégrisme religieux plus poussé. Dès les premières pages, le parquet note que "malgré l'implication réelle des acteurs, un communautarisme exclusif s'est profondément installé dans toute la zone dont il organise désormais une part importante de la vie collective". Ce "communautarisme exclusif" ne serait pas fortuit mais en partie la conséquence d'une stratégie globale : "Au fil des années, s'est imposé, au-delà d'une pratique religieuse en elle-même absolument respectable et à protéger, un militantisme actif qui se manifeste par une volonté de conquête non-violente de l'espace public".

Le port de vêtements traditionnels

Le parquet de Versailles considère les émeutes du 19 au 22 juillet 2013 comme une illustration de cette bataille culturelle. Pendant quatre jours, la ville de Trappes a été secouée par de violentes manifestations en raison de l'interpellation d'une habitante pour port du voile intégral : "Les émeutes de juillet 2013, de l'avis général à caractère exclusivement confessionnel, ont profondément marqué le territoire. Cette réaction d'une grande violence à l'interpellation d'une femme entièrement voilée et de son compagnon a été largement légitimée par la population et des médias communautaristes ont prospéré sur ces évènements (...) en privilégiant des clefs d'interprétation très communautaristes." Au sujet du port du voile intégral, le rapport note que "53 verbalisations pour port du voile ont été réalisées sur la commune de Trappes entre avril 2011 et avril 2016" et que "27 Trappistes ont fait l'objet de verbalisations sur d'autres communes du département", ce qui reste modeste, mais il est précisé que "ces verbalisations pourraient être beaucoup plus nombreuses". Le parquet indique plus globalement que "le port de vêtements traditionnels pour les hommes comme pour les femmes y est désormais fréquent".

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Le rapport tente aussi de donner des exemples de cette religiosité empreinte d'activisme. Est ainsi citée "la revendication de créneaux horaires réservés aux femmes de confession musulmane pour les activités sportives comme la piscine", en rendant cette fois hommage au "positionnement ferme du maire sur le sujet". Guy Malandain confirme : "En 2015 ou 2016, une centaine de femmes ont débarqué à la mairie pour demander des créneaux réservés à la piscine. La discussion a été animée, je n'ai pas cédé, c'était hors de question".

Un militantisme associatif

Ce qui inquiète en particulier le parquet est le développement de ce qu'il nomme le "militantisme associatif" : un tissu d'associations confessionnelles qui s'étend, jusqu'à pouvoir prétendre organiser la vie en société de certaines familles, avec notamment une offre fournie à destination des jeunes. "La ville joue en effet le rôle de pôle d'attraction pour les personnes étrangères à la ville à la recherche d'engagements religieux stricts. Elle foisonne d'associations qui sont autant de relais des divers fondamentalismes en présence et tentent pour la plupart de former autour d'elles une communauté de jeunes à travers des activités scolaires ou périscolaires", est-il écrit. Le volet de l'implantation des commerces n'est pas oublié puisque le parquet estime que "la plupart des commerces de la commune (une quarantaine en zone de sécurité prioritaire) sont désormais orientés par le communautarisme."

Face à cette situation, le parquet évoque une "politique judiciaire" envisageable pour lutter "contre la délinquance de refus social", tout en reconnaissant "l'inadaptation de pans entiers de la législation (comme celle applicable aux écoles privées confessionnelles ou encore aux mariages religieux célébrés sans mariages civils)" de l'époque. Certains phénomènes paraissent toutefois échapper totalement au contrôle du parquet dans la mesure où ils s'inscrivent parfaitement dans le cadre de la loi.

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Un nouveau rapport sera réalisé en février 2019, peu avant la mutation du procureur Lesclous à la cour d'appel de Bordeaux. Le constat est encourageant quant à la lutte contre la délinquance de droit commun : "l'action judiciaire a déjà porté ses fruits dans les domaines classiques comme la lutte contre le trafic de stupéfiants (...), la lutte contre les violences intra familiale". Concernant l'emprise du communautarisme, le parquet note des indices de quelques évolutions, comme un contournement plus fréquent de la loi sur le voile intégral : "Au cours de ces dernières années, on constate la chute du nombre de niqab (masquant le visage), concurrencé par le port du hijab, parfois couplé au port d'un masque chirurgical afin de contourner la loi".

Au cours de ces dernières années, on constate la chute du nombre de niqab (masquant le visage), concurrencé par le port du hijab

Les auteurs confirment par ailleurs les chiffres ayant circulé dans la presse sur le nombre de départ au djihad venant de la ville : "67 départs en Syrie depuis Trappes sont connus, 11 morts ont été recensées". Le constat reste, lui, toujours le même, le parquet faisant du "communautarisme exclusif" une question majeure pour ses services : "Au-delà du radicalisme violent et du terrorisme (...) le véritable problème pour le parquet de Versailles, comme sans doute pour d'autres parquets, est celui de la lutte contre la radicalisation générale et le communautarisme exclusif". A ce titre, le rapport propose une piste, celle d'une meilleure coordination entre les pouvoirs publics locaux. Il est ainsi estimé que le traitement du communautarisme exclusif "relève en grande partie des stratégies et moyens des acteurs locaux, seuls à même d'être assez proches de ce phénomène aussi visible dans ses manifestations qu'occulte dans son fonctionnement, pour être pertinents". Le propos général du parquet se termine sur une alerte solennelle quant à l'urgence de la situation : "Le sentiment est réel d'une extrême urgence à laquelle, à Trappes mais aussi ailleurs, la dispersion des acteurs, le manque de cadres d'action pertinents, reconnus et partagés, le manque de moyens ne permet pas d'articuler une réponse à la hauteur de ce défi pourtant capital pour notre société".

"Une nette progression du tout religieux" dans la ville

Une note blanche du renseignement territorial des Yvelines, datée de 2018, dont L'Express a pris connaissance, permet par ailleurs de confirmer que l'analyse du parquet de Versailles a été partagée au sein de la préfecture. Dans ce document, qui dresse un "panorama de la radicalisation" à Trappes, les agents du renseignement décrivent "un communautarisme affirmé" ainsi qu'"une nette progression du tout religieux" dans la ville, qui "résulte en partie d'une volonté assumée, de la part des religieux, d'investir tous les aspects de la vie en société".

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Le sujet des commerces concentre là aussi certaines inquiétudes. Les auteurs écrivent tout à la fois que "le coeur de la commune possédant deux zones commerciales accueillant des commerces "communautaires" (...) la clientèle musulmane peut aisément reproduire les habitudes de consommation et de vie des pays d'origine" et que "du fait de la proximité de la mosquée, certains commerces de bouche sont devenus des lieux de rencontre fréquentés par des éléments plus radicaux". Leur conclusion ? "Ce contexte (...) favorise le repli identitaire et un certain "retour à la tradition"". Plus globalement, les fonctionnaires évoquent de façon préoccupante le rapport de méfiance qu'entretiendrait une partie de la communauté locale avec les institutions : "L'islam de Trappes s'avère assez représentatif d'une tendance à voir dans la religion musulmane un facteur d'intégration sociale chez une population qui cultive, à tort ou à raison, le sentiment d'être rejetée par la société française".

Face à cette situation, le renseignement territorial propose plusieurs évolutions, notamment une meilleure attention portée au respect de la loi de 1905 qui distingue activités culturelles et cultuelles des associations. Les agents souhaitent aussi "un meilleur contrôle des flux financiers locaux", ainsi qu'une coordination renforcée avec les acteurs locaux. Si l'actuel préfet des Yvelines, Jean-Jacques Brot vante aujourd'hui la bonne "coopération" avec le nouveau maire depuis juillet 2020, Ali Rabeh, il ne se prive pas de tancer son prédécesseur. "L'ancien maire, dans le déni, refusait d'accompagner nos initiatives", a-t-il déclaré au Monde. Un haut fonctionnaire très proche du dossier souffle : "Ce qui est mis en place aujourd'hui aurait dû l'être il y a dix ans... C'est dix ans qui ont été perdus".