Plus de métros bondés, plus de trains annulés en dernière minute, et surtout, plus de voiture. Depuis le mois de juillet dernier, Benjamin a choisi de troquer ses multiples correspondances quotidiennes en voiture, RER et métro contre un trajet unique, en vélo, pour relier son domicile de Bezon (Val d'Oise) et son lieu de travail, dans le 7e arrondissement de Paris. "J'ai une piste cyclable de bout en bout : je mets autant de temps qu'en voiture, et je n'ai plus à me préoccuper de faire le plein. En ce moment, c'est clairement un souci en moins !", raconte ce père de famille de 43 ans, contractuel dans l'administration.
Pour ce Francilien, le calcul est vite fait. En se séparant de son forfait de transport Navigo à 75 euros mensuel et en supprimant ses frais de stationnement à la gare de Bezon, il économiserait "entre 110 et 120 euros par mois". "Et ça, c'est sans compter les économies sur l'essence !", précise-t-il, assurant même avoir récemment élargi la part de ses trajets à vélo. "Je le prends de plus en plus pour emmener ma fille aux activités, ou faire quelques petites courses en ville... C'est bénéfique pour l'environnement, pour ma santé, et pour mes économies".
Avec la hausse du prix de l'essence, et a fortiori depuis le début de la pénurie de carburant, de nombreux Français font, comme Benjamin, le choix d'abandonner ou de limiter leurs trajets quotidiens en voiture. "Avant, je ne prenais le vélo que de temps en temps. Maintenant, c'est tout le temps : je ne me sers de la voiture qu'en cas d'urgence", assure Denis, dans les Hauts-de-Seine. Ce père de deux enfants indique ainsi gagner environ 4,50 euros par trajet lorsqu'il fait ses courses à vélo, et a même trouvé des solutions faciles pour partir en week-end sans sortir son véhicule du garage. "Au lieu d'aller loin, on va pédaler dans les forêts des alentours. On prend l'air. Et ce n'est pas qu'une question d'économie, mais aussi de rareté", indique-t-il, témoin des files d'attente interminables devant les pompes à essence franciliennes. Chaque jour, le quadragénaire enfourche également son vélo pour se rendre au travail, à Paris. "Je ne suis pas le seul : un groupe Slack s'est créé en interne pour échanger sur nos trajets, nos vélos, s'échanger des accessoires ou des conseils... C'est devenu un facteur social important".
"J'économise 2000 euros par an"
"On a beaucoup de témoignages en ce sens, de néophytes qui se sont récemment mis au vélo parce qu'ils n'avaient plus le choix, ou qui y pensaient depuis longtemps et ont eu le déclic au moment où le litre d'essence a dépassé les deux euros", décrypte Olivier Schneider, président de la Fédération des usagers de la bicyclette. "Ils ne passent d'ailleurs pas forcément du tout au rien, parce que tout le monde ne peut pas se le permettre. Mais beaucoup réduisent leurs trajets en voiture pour les compléter par des allers-retours à vélo", précise-t-il. À Bonchamp-lès-Laval, à environ 8 kilomètres de Laval (Mayenne), Marie tente ainsi de prendre sa bicyclette dès qu'elle le peut.
"J'ai commencé il y a six mois, quand la ville a ouvert une piste cyclable entre mon domicile et mon bureau. Je prends aussi régulièrement mon vélo pour emmener mes enfants à l'école ou faire mes courses... Je suis en transition, comme on dit", confie cette mère de deux enfants. Mais pour les trajets les plus longs, Marie avoue ne pas pouvoir se séparer de sa voiture. "On est en milieu rural, la voiture reste encore majoritaire. Mais je me laisse jusqu'à la fin de l'année pour faire du vélo mon mode de transport prioritaire !". La prime à la conversion dont elle pourrait bénéficier en envoyant sa vieille voiture à la casse pour acheter un vélo à assistance électrique ou un vélo cargo - mise en place depuis le mois de juillet 2021 -, pourrait d'ailleurs finir de la convaincre. "Le but, ce serait de pouvoir aller plus loin à vélo. Sans arriver en nage au bureau", plaisante-t-elle.
Pour limiter leurs coûts, certains vont même plus loin. À Paris, Naoufel a ainsi choisi de revendre purement et simplement son scooter thermique, avec lequel il réalisait tous ses trajets depuis quatre ans. "Il y a deux ans, je pouvais faire un plein pour une dizaine d'euros. Maintenant, le prix a doublé. Si j'y ajoute l'assurance et le parking, ce n'est plus rentable !", justifie-t-il, alors que le stationnement pour les deux-roues motorisés est devenu payant dans la capitale depuis le 1er septembre dernier. "Ça risquait de devenir une galère pas possible. En acceptant de reprendre les transports, j'estime économiser environ 100 et 150 euros par mois". Même raisonnement pour Catherine, qui a choisi de ne pas remplacer sa vieille voiture lorsque cette dernière est tombée en panne, il y a un an. "En y renonçant, j'économise 2000 euros par an", assure cette quadragénaire, alors que la ville de Compiègne, où elle habite, lui loue un vélo électrique longue durée pour un forfait d'un euro par jour.
"Les collectivités ont leur rôle à jouer", commente Françoise Rossignol, présidente du Club national des villes et territoires cyclables et marchables, qui regroupe plus de 400 collectivités à travers la France. "Avec la crise climatique, la crise sanitaire et maintenant la crise de l'essence, il y a une pratique de plus en plus forte du vélo. Et avec elle, une demande croissante des habitants et des élus pour un aménagement adéquat". Sur la Communauté Urbaine d'Arras (CUA), dont elle est vice-présidente en charge de la mobilité et des transports, 84 kilomètres d'aménagement cyclables sont désormais à disposition des riverains, dont 10 kilomètres créés durant la seule année 2022. Deux parkings sécurisés pour les vélos ont été récemment installés, ainsi que des dizaines d'arceaux, tandis que 500 vélos à assistance électrique sont mis en location longue durée par la ville pour les habitants, pour un tarif "d'environ 120 euros l'année". "Il faut y mettre les moyens, évidemment. On a multiplié par cinq le budget pour les infrastructures cyclables", admet Florence Rossignol, qui tente également de prendre en considération les résidents des communes rurales. "À terme, l'objectif est de relier les 46 communes rurales de la CUA aux différentes zones d'activité et aux gares par des pistes cyclables. Et on réfléchit au même dispositif pour les arrêts de bus, tant la demande est forte", explique-t-elle.
Succès du covoiturage
Depuis le début de la pénurie de carburant, la vice-présidente en charge de la mobilité surveille également de près la fréquentation des cinq aires de covoiturage de la CUA. "Elles étaient déjà fortement sollicitées par les habitants, mais ça a été multiplié par deux depuis le début de la crise du carburant. On a des demandes de plus en plus pressantes pour les desservir par des transports en commun ou des pistes cyclables", soulève Florence Rossignol. Car pour certains conducteurs, le recours au covoiturage est devenu nécessaire pour ne pas subir de plein fouet l'augmentation du prix de l'essence. "Avant, mon trajet quotidien me coûtait 9 euros. Maintenant, c'est 15 euros. Si je ne covoiturais pas, je devrais dépenser environ 400 euros par mois rien qu'en carburant", raconte ainsi Marthe, qui parcourt chaque jour 125 kilomètres entre son lieu de travail à Condé-sur-Vire (Manche) et son domicile à Caen (Calvados) avec son binôme, qui travaille dans la même entreprise.
"Nous avons enregistré une croissance d'activité de plus de 15% par mois depuis un an, avec les problématiques de hausse de prix du carburant et l'inflation généralisée", confirme auprès de L'Express Olivier Binet, co-fondateur et CEO de la plateforme de covoiturage Karos, sur laquelle est inscrite Marthe. La semaine dernière, en pleine pénurie de carburant, l'application aurait même enregistré une croissance de plus de 25%, pour des trajets domicile/travail de 20 kilomètres en moyenne. Une tendance également observée par l'entreprise BlaBlaCar, qui indique de son côté avoir enregistré une hausse de 25% des recherches de covoiturage la semaine dernière sur son application BlaBlaCar Daily, dédiée aux trajets du quotidien, et une hausse de 100% des inscriptions rien que pour la région Ile-de-France. "Un million de nouveaux membres se sont inscrits sur la plateforme depuis que le prix du carburant a fortement augmenté il y a un an", est-il précisé, alors que les conducteurs économisent environ "4 euros par trajet sur BlaBlaCar Daily" selon l'entreprise.
