Ce matin, en consultant ses mails professionnels, Léonore a trouvé une invitation pour le pot de départ de Bernard. À en croire les bruits qui courent, le responsable des achats a décidé de prendre sa retraite anticipée pour couler des jours heureux dans le Finistère. Information confirmée quelques minutes plus tard. La jeune femme reçoit un deuxième courriel avec un lien Leetchi pour une cagnotte en ligne et le message suivant : "Comme vous le savez, notre cher collègue est un passionné de golf. Nous aimerions donc lui offrir un télémètre (un laser qui permet de mesurer les distances). Merci pour lui !" Léonore connaît à peine le futur retraité. Mais, elle le sait, ne pas contribuer à l'achat de son cadeau la ferait passer pour une grippe-sou. Sur la plateforme, les noms des généreux contributeurs s'affichent déjà. Alors, combien mettre pour Bernard ? La trentenaire ne veut pas débourser autant - 20 euros - que pour l'anniversaire de sa copine Perrine. Mais peut-elle ne donner que 5 euros ? Ce qu'elle avait fait lors de la fin de l'alternance du dernier stagiaire. La somme doit-elle être à hauteur de l'échelon hiérarchique de la personne ? Ou proportionnelle à l'amitié qu'on lui porte ? Un véritable casse-tête.

Toute ressemblance avec une situation déjà vécue... n'est évidemment pas fortuite. Entrer son numéro de carte bancaire dans une enveloppe numérique et s'interroger quant au montant à y inscrire est devenu monnaie courante. Dans le cercle professionnel, donc, où l'on se cotise à chaque étape clef de la vie de ses collègues - un Pacs, une naissance, voire un permis de conduire... -, tout comme pour acheter des capsules Nespresso. Mais également dans la sphère privée, où l'on ouvre aussi bien une cagnotte pour offrir un abonnement "Box vin dégustation" au voisin de palier, à l'occasion de sa crémaillère, que pour financer un week-end entre copains aux Arcs.

Donner, c'est appartenir à la communauté

"Le don et le contre-don - l'obligation de rendre les présents, de ne pas être en reste - sont les éléments les plus archaïques de notre société", confirme l'anthropologue Jean-Édouard Grésy. Donner, recevoir, rendre, avec la famille, les amis ou les collègues, c'est appartenir au plus grand cercle de la communauté, selon la pensée de Marcel Mauss, père de l'ethnographie française. On donne à quelqu'un, qui donne à un autre, et une tierce personne nous redonne. Tout se fait naturellement, à tel point qu'on ne sait plus vraiment qui offre et qui reçoit. En optant pour un cadeau ciblé (le télémètre de Bernard), on montre que l'on s'est de surcroît renseigné sur l'objet qui allait "procurer le plus de plaisir", assurait déjà le philosophe Sénèque dans De Beneficiis*. Les nouvelles technologies ont évidemment accéléré tous ces échanges.

Car créer une cagnotte est simple comme un clic. Il suffit de s'inscrire, de décider d'un intitulé et une durée de validité à sa collecte et de solliciter ses proches afin qu'ils y contribuent. Exit la petite enveloppe qui circule de table en table. Pour participer, on choisit un montant, un mode de paiement en ligne (CB, Paypal...) et le tour est joué. Parfois, la cagnotte elle-même peut faire office de cadeau dématérialisé. L'argent récolté vient alors directement renflouer le compte bancaire du bénéficiaire. A défaut d'avoir le plaisir de déballer son paquet devant ses amis, il pourra ainsi dépenser cette somme à sa guise, si l'idée de départ ne le séduit pas. Tant pis pour l'effet de surprise, réduit à néant dans ce cas.

Sur ce marché en pleine croissance, Leetchi occupe le leadership avec 12 millions d'utilisateurs et quelque 200 millions d'euros collectés en 2018. Mais il existe une multitude d'autres plateformes de collecte d'argent : Lepotcommun.fr, Cagnotte.me, Pumpkin, Colleo... La plupart prélèvent une commission (entre 1,5 et 4 %, avec une dégressivité par paliers en fonction du montant déposé), sauf si la somme est dépensée chez des sites marchands partenaires.

De multiples raisons de se cotiser

Toutes les raisons deviennent bonnes pour solliciter l'entourage. Diego a perdu son MacBook Air dans un bar du quartier de la Bastille ? Une cagnotte est ouverte par ses amis pour lui en offrir un nouveau. Le fiancé de Leila a rompu le jour de la Saint-Valentin ? En voilà une autre. La concierge s'est cassé le bras ? Encore une.

Pour fêter la fin du bac, Lou et Anna ont même envoyé trois liens différents. Le premier a permis de réunir 318 euros pour payer bières et pizzas. Le deuxième, un peu moins de 80 euros, qui ont servi à réparer la table cassée pendant la soirée. Avec les 30 euros collectés sur le troisième, les jeunes filles ont offert un bouquet de fleurs à la voisine, qui n'avait pas fermé l'oeil de la nuit.

Mais cette avalanche de dons n'est pas du goût de tous. Certains y voient un vaste racket déguisé. "Je donne, parce que je me sens coincée, s'agace Lucie. L'autre jour, un gars que je n'avais pas croisé depuis le lycée m'a même envoyé une invitation pour financer son projet humanitaire au Népal."

"Donner revêt désormais une part d'obligation sociale, poursuit Jean-Édouard Grésy. On le fait plus par crainte du regard des autres, et donc pour de mauvaises raisons, que de bon coeur." Dans ces conditions, difficile d'imaginer qu'un don puisse aider à tisser du lien entre les individus. Il peut même faire germer une forme de rancoeur, quand le bénéficiaire passe pour un profiteur. Et que le donneur a parfois l'impression d'être un porte-monnaie sur pattes.

"Les cagnottes peuvent être perçues comme des solutions de facilité [pour ceux qui en bénéficient], confirme la sociologue Catherine Lejealle. Lucie est sans doute énervée, parce qu'elle estime que son camarade de lycée pourrait travailler davantage pour financer lui-même son voyage au Népal. Comme l'écran désinhibe -on ne voit pas la réaction de ceux que l'on sollicite- on n'hésite pas à faire appel à un vaste public pour s'offrir tout ce dont on a envie, ou presque." Place alors au "déplaisir d'offrir, joie de recevoir."

ZOOM : Les cagnottes solidaires décollent aussi

Quarante-huit heures après le début du terrible incendie de Notre-Dame de Paris, le 15 avril dernier, Leetchi avait récolté plus de 50 000 euros. Les cagnottes solidaires - à ne pas confondre avec les sites de crowdfunding, comme Kisskissbankbank, pour lesquels le montant fixé doit être atteint, faute de quoi la collecte est annulée - connaissent un essor spectaculaire. Peut-être parce qu'elles jouent une partition plus émotionnelle. Chez Leetchi, elles représentent désormais un quart de l'activité. Elles servent à payer des soins médicaux à une petite fille atteinte d'une malformation cardiaque, comme à soutenir le perdant de l'émission Top chef (sic). Un succès d'autant plus étonnant que les dons aux associations ont chuté de plus de 4 % en 2018, selon le baromètre de France Générosités.

* Bienfaits, I, 11, 6