Au 6ème étage du pavillon de pédiatrie du CHU de Rouen, c'est l'heure du déjeuner. Dans le brouhaha familier des raclements de chaises et des tintements de couverts, une douzaine d'adolescentes s'installent, séparées en deux tablées - Covid oblige. Elles discutent calmement, attendant de découvrir le menu du jour. De loin, la scène pourrait ressembler à un banal déjeuner entre copines, à la cantine d'un collège ou au self d'une colonie de vacances. Il n'en est rien. Ici, le repas est thérapeutique : toutes les jeunes filles réunies autour de ces tables sont atteintes de troubles des conduites alimentaires (TCA). En ce mercredi de mai, le groupe est composé de patientes ayant connu au moins un épisode d'anorexie mentale, plus ou moins long, plus ou moins aigu. Il y a quelques mois, certaines d'entre elles étaient encore hospitalisées dans les étages inférieurs du CHU, parfois nourries à l'aide d'une sonde, et suivies quotidiennement par une multitude de médecins.
En voie de guérison, elles sont désormais prises en charge à l'hôpital de jour du site, spécialisé dans la prise en charge des TCA. Deux à trois fois par semaine, les jeunes patientes ont rendez-vous avec des psychologues, ergothérapeutes, diététiciens, infirmiers, afin de réapprendre à gérer leurs corps, leurs émotions, leurs obsessions - et leur alimentation. Ce n'est pas chose aisée : guérir d'un épisode anorexique prend du temps, confient unanimement les soignants. "Le plus souvent, elles sont ici pour deux ou trois cycles de deux mois, mais certaines sont venues pendant deux ans", indique Séverine Humbert, psychologue clinicienne. Surtout, la guérison n'est pas linéaire. "Il y a parfois des situations qui tiennent à un fil. Des semaines où ça va moins bien, des angoisses qui refont surface, des réhospitalisations".
En fonction des jours et de l'évolution de la maladie, certaines adolescentes ont encore du mal à se servir seules lors du déjeuner commun ou à terminer un repas complet. "Parfois, elles sont tellement anxieuses face à la nourriture qu'elles n'arrivent pas à manger, ni à parler de manière détendue", explique le Dr Malaïka Lasfar, psychiatre de l'enfant et de l'adolescent au CHU. Selon elle, il arrive régulièrement que les jeunes filles observent l'assiette des autres, comparant "qui mange quoi" et en quelle quantité. "Mais on ne les oblige jamais à se nourrir. Elles font de leur mieux, et on discute ensuite de ce qui a pu les bloquer", confie le médecin, avant de repartir s'occuper de ses jeunes patients - dans l'unité de pédiatrie de l'hôpital, le temps des soignants est toujours compté.
Situation "apocalyptique"
Car depuis plusieurs mois, les équipes multiplient leurs heures de travail, dépassées par l'explosion du nombre de demandes de consultations en psychiatrie, notamment pour des troubles des conduites alimentaires. "C'est une conséquence inattendue du Covid, et c'est apocalyptique", résume le Pr Priscille Gérardin, cheffe de pôle du service Psychiatrie Enfants et Adolescents de l'hôpital. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : depuis la pandémie, 40 des 47 lits de pédiatrie de l'établissement sont occupés "en permanence" pour des troubles de la santé mentale, dont la moitié pour des TCA. "C'est du jamais-vu, et ce n'est que la partie émergée de l'iceberg", souffle le docteur, qui, outre des patients déjà connus, a dû accueillir dans son service "entre 30% et 40% de nouveaux cas de TCA" depuis le début de la crise sanitaire.
"C'est un tsunami, et l'état dans lequel nous recevons certains patients est très inquiétant", martèle le Pr Gérardin. Ces derniers temps, son équipe a vu passer des adolescents ayant perdu 20 à 25 kilos en quelques mois, parfois en stade de dénutrition avancé. "Par manque d'informations, de places ou de temps, ils n'ont pas pu être soignés avant. Et plus ils arrivent tard, plus la guérison est difficile", regrette la spécialiste, déconcertée par le manque de services spécialisés dans les hôpitaux français. Selon le dernier rapport sur le sujet, mené en 2019 par la Direction Générale de la Santé (DGS) et la Fédération Française Anorexie Boulimie (FFAB), seuls 8% des 2694 établissements de santé interrogés déclaraient prendre en charge des patients souffrant de TCA. Sur le territoire, 3% des structures disposent d'une unité d'hospitalisation complète TCA, 3% assurent un enseignement sur le sujet, et 2,1% seulement participent à des projets de recherche sur ces troubles.
"Ridiculement peu", selon le Pr Gérardin, qui se bat depuis des années pour la création de centres de proximité, de services spécialisés dans les hôpitaux et de relais locaux pour les patients atteints de ces troubles. "C'est une filière en saturation, qui ne tiendra pas si les demandes continuent d'affluer", confirme le Pr Nathalie Godart, psychiatre et présidente de la FFAB. Selon elle, 10% de la population générale pourrait en effet être atteinte, de manière plus ou moins intense, par des troubles des conduites alimentaires. Et avec le Covid, ce chiffre pourrait continuer d'augmenter : partout, les services spécialisés sont débordés. "Il y a des endroits en France où c'est le désert complet, des familles qui n'ont aucun recours", alerte le médecin. "Il est urgent de créer des structures, pour faire face à la vague qui nous submerge".
Dans l'unité spécialisée du 4ème étage du CHU de Rouen, qui accueille les patients les plus fragiles, les dix lits disponibles sont remplis en permanence depuis septembre - tout comme le lit supplémentaire "d'urgence". "Sans compter les 18 patients TCA qui occupent les lits du service pédiatrie, et tous ceux en attente", souligne la cadre de santé responsable du service. "C'est du jamais vu. En termes d'accompagnement, on est au maximum de ce qu'on peut faire", prévient-elle. "Si on doublait nos capacités, ce ne serait toujours pas assez", abonde le Pr Gérardin. Alors que son équipe devrait, théoriquement, n'accueillir que les patients les plus atteints par la maladie, "on se retrouve en première ligne, à gérer l'orientation et la prise en charge de tous les patients de la région", explique-t-elle. "Nous étions déjà en difficulté avant la crise sanitaire. Désormais, c'est cauchemardesque".
"Je ne voulais plus manger"
À 14 ans, Lola* fait partie de ces jeunes filles ayant débarqué sans crier gare dans le service du Pr Gérardin, un soir de septembre 2020. Aujourd'hui suivie à l'hôpital de jour, elle revient de loin. Sans aucun antécédent, l'adolescente a été victime d'un épisode anorexique durant le premier confinement, et a rapidement dû être hospitalisée au 5ème étage du pavillon pédiatrie du CHU, puis au fameux "4ème", nourrie via une sonde gastrique. "Je ne voulais plus manger", résume-t-elle d'une voix encore enfantine. Emmitouflée dans un grand pull blanc, les mains occupées par un élastique coloré, elle décrit la violence de sa maladie, dont les prémices sont apparues au début de la crise sanitaire. "Le plus dur dans le confinement, c'était de rester chez moi sans rien faire, sans bouger. Je m'ennuyais", explique-t-elle. Très vite, elle pratique le sport à outrance, diminue les quantités de son assiette, rejette les féculents, "le gras", "le sucre", "le beurre et l'huile". "Je me trouvais grosse. J'avais peur de grossir, tout le temps", lâche-t-elle.
Influencée par les jeunes filles filiformes qui se mettent alors en scène quotidiennement sur le réseau social TikTok, ou par les repas "healthy" partagés sur Instagram par certaines influenceuses, Lola fait de plus en plus attention à ce qu'elle mange. "Je les voyais toutes minces, ça me faisait envie", se rappelle la collégienne, qui continue de trier, réduire, compter ses aliments. Pendant des semaines, son état s'aggrave. Jusqu'au point de non-retour. "Un soir, mon père m'a dit : soit tu manges, soit je t'emmène aux urgences". Ce sont les urgences que la petite fille choisit.
"Le confinement a coupé les ailes de ces ados, qui ont besoin, pour se développer, d'expérimenter la vie amicale, amoureuse, sexuelle ensuite", analyse le Pr Gérardin. Au moment même où ils auraient dû s'appuyer sur le monde extérieur, ces jeunes patients ont finalement "régressé" aux côtés de leurs parents, enfermés dans une sorte de "vase clos familial". En plein confinement, les repas sont également devenus l'un des éléments essentiels du quotidien, "avec une injonction régulière à ne pas prendre de poids, faire du sport, garder la ligne", rappelle le médecin. "Couplez tout ça aux angoisses de mort liées au Covid, aux images de jeunes filles très maigres sur les réseaux sociaux, à la pression liée aux cours à distance, et vous obtenez une cocotte-minute prête à exploser à tout moment", image la spécialiste, selon qui l'état des patients peut ensuite se dégrader "très rapidement".
"J'avais perdu trop de poids"
"Tout a commencé avant la pandémie, mais ça s'est accéléré pendant le confinement", confirme Juliette*, elle aussi prise en charge par l'hôpital de jour du CHU. Isolée et agacée par des parents "qui étaient toujours sur [son] dos", cette adolescente de 14 ans a fini par être hospitalisée en août dernier dans le service du Pr Gérardin. "J'avais perdu trop de poids", explique-t-elle en haussant les épaules. Tee-shirt des Ramones sur le dos et regard assuré, l'adolescente raconte son expérience d'une traite. "Je suis une personne qui a besoin de sortir, de voir ses amis. Ce confinement, c'était l'enfer". Petit à petit, son attention se focalise sur son assiette, dont elle réduit drastiquement les quantités. Jusqu'à sacrifier ses vacances pour éviter de prendre trop de poids. "Mes grands-parents me disaient que si je ne mangeais pas X grammes de pâtes, je n'aurais pas le droit d'aller à la mer. Je refusais quand même", confie Juliette. "Ou alors je mangeais quelques fourchettes, et je culpabilisais pendant des heures".
Il aura fallu une hospitalisation complète pour que la jeune fille accepte de se nourrir "plus ou moins normalement", motivée par "le droit de sortir". Depuis, elle estime "aller mieux". La réouverture des restaurants et des bars ne lui fait pas peur, au contraire. "J'ai l'impression que ça pourrait me délivrer, m'aider à reprendre une vie un peu normale", avoue-t-elle. "C'est quitte ou double", estime de son côté le Dr Lasfar : alors que les patients arrivés durant le confinement ont pour l'instant été préservés de la frénésie de la vie quotidienne, des invitations surprises à dîner, des déjeuners improvisés au restaurant ou des goûters inattendus au café du coin, la psychologue redoute une angoisse supplémentaire. "Certains ont l'impression d'être guéris, alors qu'ils sont en réalité extrêmement ritualisés dans leur rapport à la nourriture. Cette période pourra être compliquée", prévient-elle.
*Certains prénoms ont été modifiés à la demande des personnes interrogées.
Pour les malades et leurs familles, la ligne téléphonique "Anorexie Boulimie Info Écoute" est disponible au 0810 037 037, les lundis, mardis, jeudis, vendredis, de 16h à 18h.
