Le cliquetis des menottes résonne dans le hall désert. Assis sur le carrelage, Sofian grimace, les poignets attachés au radiateur. Trois ados en survêtement le griffent, lui donnent des coups. L'un sort son téléphone, prend des photos. Au bout de quinze minutes, le trio finit par libérer le garçon. Celui-ci s'engouffre dans l'ascenseur. Vite, parler. A sa mère, Fatia, une petite femme aux lèvres fuchsia qui roule les «r» avec douceur. Trente ans qu'elle vit dans cette tour grise de la banlieue nord de Paris. Tour de malheur. De heurts. De racket. Dès qu'il met le pied dehors, Sofian, 20 ans, donne tout, sa montre, son portable. Maintenant, on le menotte.
Le lendemain, Fatia porte plainte pour que «tout cela s'arrête». Au contraire, la situation empire. Son paillasson est souillé d'urine, sa boîte aux lettres éventrée, des visiteurs tambourinent à sa porte, une bombe lacrymogène à la main. Elle supplie le bailleur: «Relogez-nous!» Il faudra un an pour installer la famille assez loin de la cité pour que Fatia puisse faire ses courses sans qu'un gamin lui lance à la figure: «V'là les RG!»
Elle n'a ni volé ni frappé, Fatia. Elle a fait pire: parler. Dans les cités les plus sensibles, ceux qui dénoncent doivent déménager. Le sort réservé à ces «poucraves», à ces «traîtres» est tagué sur les murs de Montfermeil, de Corbeil ou d'ailleurs: «Nique les balances».
A genoux devant sa voiture en flammes, un voisin pleure
Hâter le pas, vriller son regard au sol. Les habitants de ces quartiers-là ont appris depuis longtemps à se taire. Les élus locaux le savent bien et mesurent au quotidien l'emprise de cette loi du silence. En novembre dernier, le maire communiste de Vénissieux, André Gerin, s'est offert un encart dans la presse appelant la population à briser l'omerta. Eric Raoult, député (UMP) de la Seine-Saint-Denis et maire du Raincy, la commune la plus huppée du département, propose quant à lui une prime de 15 000 euros à quiconque osera dénoncer les agresseurs de policiers.
A Clichy-sous-Bois, Hacène, un père de famille à la fine moustache, n'a qu'une idée en tête: vendre son trois- pièces de la cité du Chêne-Pointu. Voilà vingt ans qu'il y vit. «C'est comme à Harlem, confie-t-il. Les caïds prennent les quartiers. J'ai vu vingt gars armés de battes de base-ball, des règlements de comptes avec des flingues. Si je parle, on va s'en prendre à ma famille. Et qui me dit qu'ils seront punis?» De sa fenêtre, Fanny, une blonde énergique habitant le même quartier, capte tout. Le deal. Les rodéos. Les pleurs du voisin à genoux devant sa voiture, dévorée par les flammes, une nuit d'émeute de novembre 2005. «J'ai croisé des gamins de 10 ans en train de préparer des cocktails Molotov, raconte-t-elle. Je connais leurs parents. Je n'appelle que si ça flambe.» Les pompiers, oui, pas les «flics». «Ce n'est pas la loi du silence, c'est la loi de la crainte», assure un commissaire de police des Hauts-de-Seine. Et les exemples ne manquent pas?
A La Courneuve, deux braquages sont commis en plein après-midi, contre un supermarché local et un commerçant indien. Le temps que la police arrive, tout le monde a pris la fuite. Les seules personnes restées sur place refusent même de donner leur nom! Autre cas: à Epinay, lors d'une opération antidrogue, les policiers entendent des applaudissements aux fenêtres, preuve qu'une partie des habitants les soutient. Mais sans aller jusqu'à témoigner.
Il n'y a que dans les affaires les plus graves - les viols, les homicides - que, poussés par la révolte et la colère, les habitants dynamitent parfois ce mutisme. Et pour cause: ils savent qu'ils ne reverront pas les auteurs de sitôt.
Bien sûr, la justice cherche à contourner l'obstacle. Depuis trois ans, le témoignage sous X, instauré par la loi Perben 2, permet de retranscrire dans la procédure la déclaration d'un témoin, sans que son nom apparaisse. «C'est efficace dans les affaires d'incendie, relève un enquêteur de la PJ. Le 19 juillet 2003, un gymnase a été entièrement brûlé à Anthony. Nous avons pu recouper l'identité de l'auteur principal grâce à ce dispositif.»
N'empêche: dans les cités, le simple fait de révéler - un lieu, un acte, un coupable - est perçu comme une trahison. Celui qui parle devient une proie traquée. Alors, on ligote ses mots, sa rage, son désespoir par peur des représailles. Parce que l'anonymat, ici, ça n'existe pas. Le territoire est constamment surveillé: les rondes à scooter, les ombres qui tirent leurs rideaux dès qu'un regard se pose sur elles, tout le monde se sent épié.
Jean le sait. Cet agent EDF, affecté dans les quartiers chauds de la banlieue sud, voit ce qu'il ne faut pas voir: lecteurs de DVD volés, barrettes de «shit» cachées dans les installations électriques? Même lui, le baraqué, le fan de rugby, ne prévient jamais la police. Il s'adresse plutôt au gardien de l'immeuble. «Ça m'est arrivé d'avoir les pneus crevés à mon domicile, ils savent où j'habite. C'est impressionnant comme ils nous remarquent, tel jour, à tel endroit. Ils sont payés pour ça.»
C'est leur métier: guetteur. A Colombes (Hauts-de-Seine), le quartier Youri-Gagarine est considéré comme l'un des hauts lieux du trafic de stupéfiants. Mais les bâtiments sont quasi inaccessibles pour la police, tant le «bizness» est bien organisé: les guetteurs donnent l'alerte au moindre mouvement; le vendeur écoule la drogue, le plus souvent du haschisch; le superviseur vérifie la bonne marche du système de surveillance. Les trafiquants font tout pour préserver leurs affaires, plutôt fructueuses: elles leur rapportent jusqu'à 2 000 ou 3 000 euros par jour - dont il faut déduire, outre l'achat de la drogue, la rémunération des guetteurs, de 40 à 60 euros par jour. Résultat: au sein de la cité, personne ne bouge. «Parfois, raconte un commissaire, lorsque les gens sont sollicités pour un témoignage, ils nous disent que leur famille est menacée jusque dans son pays d'origine, Maroc ou Algérie!»
Ils connaissent tous un proche harcelé pour avoir parlé
Dans ces conditions, mieux vaut ne pas être aperçu au poste. Ni avec un inconnu. Début janvier, deux gardiens d'immeuble de Saint-Denis en ont fait l'expérience: des coups de feu ont été tirés sur leurs fenêtres parce qu'on les avait vus parler à deux hommes. «Tout le monde a cru que c'était des flics!» raconte Valérie, gardienne à La Courneuve.
Voilà treize ans que cette femme, originaire de la Sarthe, «règne» sur 275 logements. Elle en connaît les secrets, les silences aussi. Elle raconte qu'une pétition a été lancée, dans l'une des tours, contre les tags, obscènes ou revendicatifs, signés «Le 9-3 en force». Un flop: 17 réponses seulement. C'est ainsi: le «9-3» ne veut pas d'histoires. Plus frappant, le jour où Valérie a accompagné des policiers et un huissier dans un appartement. Il était midi et demi. Ils ont tapé à la porte. Personne n'a répondu. Ils ont tapé plus fort, fait du vacarme. «Aucun résident des huit appartements de l'étage n'est sorti pour voir ce qui se passait, si quelqu'un avait besoin d'aide! s'indigne Valérie. Les gens savent que, s'ils dénoncent, on s'en prendra à leur famille.»
Ils en connaissent tous au moins un - un frère, un cousin, un voisin - qui s'est retrouvé cloîtré dans son domicile, harcelé pour avoir parlé. Il suffit d'un exemple, un seul, pour imposer le mutisme à tout un quartier. Les caïds l'ont bien compris. Comme Abdel, un grand maigre de 20 ans.
Il a posé son bonnet, à côté d'une tasse de café, dans un bistrot parisien. Ici, seulement ici, il peut dire comment lui et ses potes ont brûlé la maison d'une famille portugaise dans l'Est parisien. Le père prenait des photos des dealers en bas de chez lui. Il y a eu des arrestations. Il fallait un coupable. En un mois, la famille portugaise a eu droit à la «totale»: la voiture rayée, l'eau dans la boîte aux lettres, et le feu, le grand incendie. «C'est pas une fierté, ça fait pitié, soupire Abdel, mais il fallait un avertissement: si vous aidez les flics, voilà ce qui vous attend.»
La cité, clament certains, c'est comme une «famille». Et on ne trahit pas sa famille. Plus que jamais, ils ont besoin de cette «chaude solidarité guerrière», selon le sociologue Thomas Sauvadet (lire l'entretien). «Si tu balances ton voisin, c'est comme si t'envoyais ton frère au casse-pipe», résume Michaël. Lui a 22 ans, un diamant à l'oreille et le regard fuyant. Il s'est déjà «mangé» quatre mois de sursis pour trafic de shit. Il a brûlé une voiture. La propriétaire l'a vu, elle a porté plainte. «Je me suis tapé un coup de pression», dit-il. Trois mois plus tard, il s'attaquait au deuxième véhicule de la femme en question. Aujourd'hui, il assume: «Les représailles, ça dépend de la haine qu'on a. Là, elle m'a pris en traître! Déjà qu'on est dans la galère, l'autre, elle m'enfonce. Fallait pas parler!» Ni remords ni regrets.
Chaque jour, en France, près de 500 personnes victimes d'injures, de menaces ou de violences préfèrent ne pas porter plainte, selon l'Observatoire national de la délinquance. Au mieux, elles téléphonent aux différents centres d'appels anonymes mis en place ces dernières années.
Katia, elle, n'a pas suivi la consigne: elle a parlé. Et ça lui a coûté son appartement. Sa vie d'avant. Tout, sauf sa dignité. Depuis, cette mère de 35 ans n'est jamais retournée à Clichy-sous-Bois. Trop dangereux. C'est là qu'elle vivait seule avec ses enfants, jusqu'en 2005. Il faisait chaud, cet été-là, et pendant que Katia était au travail, cinq jeunes ont demandé une bouteille d'eau à sa fille de 13 ans. L'un d'eux a glissé un pied dans la porte d'entrée: «Combien tu prends? Tu baises bien?» Ils ont ensuite brisé une vitre pour pénétrer dans l'appartement. La voisine a appelé la police, Katia a porté plainte: «Ils l'auraient violée!» Pour la dissuader d'aller au tribunal, toute une bande s'est immiscée chez elle, renversant son linge, dévastant sa chambre, écrivant «vengeance» sur sa table de nuit. Ils l'ont eue, cette «vengeance»: il ne reste que des cendres de l'appartement de Katia. La mairie lui a payé deux mois d'hôtel à Bondy, puis un cousin l'a hébergée. Elle vit désormais dans une banlieue tranquille: «J'ai tenu pour mes enfants. Je ne voulais pas qu'ils voient leur mère s'écraser.»
A Sarcelles, Guy Terroni connaît bien les familles qu'il faut reloger ainsi. Cet ancien policier, devenu directeur de la sécurité et de la tranquillité publiques à la mairie, reçoit discrètement les victimes de tapage nocturne, d'incivilités ou d'agression. Toutes viennent chercher de l'aide, un accompagnement dans leur détresse, mais hésitent à porter l'affaire en justice. «La peur de parler ne date pas d'aujourd'hui, observe Guy Terroni, mais les représailles sont de plus en plus sévères. Avant on rayait une voiture, maintenant, on la brûle.» En un an, l'ex-policier a suivi plus de 1 000 dossiers. Son placard est rempli de lettres où l'on peut lire, comme dans celle-ci: «Tout le monde est mécontent, mais personne n'ose parler.»
Une femme a accouché seule. Les pompiers ne viennent plus
Tout le monde est fatigué, surtout. Désabusé. La population se tait, car elle n'a plus confiance dans les institutions, ni dans la police ni dans la justice. Trop de plaquages musclés, de gamins traités de «bougnoules» pour un banal contrôle d'identité. «On est dégoûté des flics», lâche Brigitte, 39 ans, qui vit dans un 60-m2 en Seine-Saint-Denis. Dans sa tour, une dame a dû accoucher chez elle. «La nuit, les pompiers ne viennent plus, soupire-t-elle. Une autre nuit, un voisin a tabassé sa femme. La police m'a répondu: ?Allez voir vous-même.?»
Alors, dans le hall, quand les résidents croisent des ados qui roulent un joint, ils ne font plus attention. «On est des oubliés, poursuit Brigitte. Ici, il n'y a rien, ni centre social ni même l'ANPE! Le seul métier qu'on leur propose, c'est éboueur.» Et puis, les jeunes l'aident à monter ses courses parce que l'ascenseur ne s'arrête plus à son étage depuis cinq ans. Ils rameutent les copains pour démarrer une voiture en panne. Dans ce désarroi permanent, les maîtres du business jouent pour ainsi dire un «rôle social». Ils donnent parfois de l'argent à des familles en détresse, renforçant ainsi la solidarité. «Il arrive aussi que les gardiens touchent de l'argent des trafiquants pour fermer les yeux, voire fournir les clefs d'un appartement vide», affirme un policier des Renseignements généraux. Conséquence: les habitants se sentent livrés à eux-mêmes. Certains n'hésitent pas à mener leur propre justice. Comme René, un retraité résidant dans une allée pavillonnaire du Val-d'Oise, voisine d'une cité. Quand les dealers ont investi les lieux, René a installé de fausses caméras. En vain. Puis déposé quatre plaintes. On a brûlé sa voiture. Il a fait la même chose avec celle des casseurs. Depuis, on le laisse tranquille.