Une chance ou pas, la frontière à Calais ? Dans la ville, on ne sait plus très bien comment répondre à cette question. On aimerait pencher du côté optimiste, on en liste souvent les effets négatifs. On finit par soupirer qu'on n'a pas le choix, qu'ils sont là, ces quelque 30 kilomètres de Manche qui séparent la France de la Grande-Bretagne. Une frontière liquide aux reflets gris, sillonnée par des milliers de porte-conteneurs chaque année, traversée par une cinquantaine de ferries chaque jour, infranchissable pour des dizaines de migrants qui tentent de rejoindre les côtes anglaises dans des embarcations de fortune.

A Calais, la frontière est multiforme. Géographiquement, elle s'incarne dans une myriade de points savamment définis au centre du channel. Visuellement, elle est ce détroit, au bout duquel, les jours de beau temps, on aperçoit les falaises de Douvres, cette entrée crayeuse en terre britannique. Diplomatiquement, elle est, depuis quelques années et les fameux accords du Touquet, implantée du côté français, au port et à l'entrée du tunnel sous la Manche. Le 31 décembre prochain, elle connaîtra encore une nouvelle vie.

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Après trois Brexit avortés, en mars, avril et octobre 2019, la sortie de la Grande-Bretagne de l'Union européenne à la fin 2020 ne fait plus guère de doute. Alors, à Calais, on se prépare, activement. On s'inquiète, profondément. On s'interroge, fortement. Car ici, pour la première fois depuis 1993 et l'entrée en vigueur de la libre circulation en Europe, va renaître une frontière. Une frontière avec des douaniers, des formalités administratives et des contrôles. Un changement radical pour les marchandises qui avaient pris l'habitude de passer librement d'un pays à l'autre - les passagers devaient, eux, présenter des documents d'identité, la Grande-Bretagne n'étant pas membre de l'espace Schengen.

Sur le port de Calais, deux rangées de bâtiments modulaires flambant neufs se font face. D'un côté, le bureau des douanes. De l'autre, les services vétérinaires du ministère de l'Agriculture, chargés de vérifier la conformité des produits alimentaires aux normes européennes. Près de 700 agents des douanes ont été recrutés pour préparer le Brexit,dont un peu plus d'une centaine sur place. Ils ont déployé un système dit de "frontière intelligente", qui permet d'enregistrer son chargement en amont pour n'avoir plus qu'à scanner un code-barres au moment du franchissement physique de la démarcation et passer plus vite. Depuis les ferries, une signalétique faite de panneaux verts et orange guidera, demain, les poids lourds en fonction de leur situation réglementaire.

Tout est prêt. Sur le papier. Car les exercices à blanc réalisés depuis plusieurs mois ne permettent pas de vérifier une donnée essentielle : combien de camions arriveront à Calais sans avoir effectué les démarches au préalable et devront s'arrêter pour une vérification ? Combien seront soumis aux contrôles vétérinaires obligatoires du fait de la marchandise qu'ils transporteront ? 5% ? 10% ? Davantage ? Au total, ce sont entre 7000 et 10 000 poids lourds qui transitent ici chaque jour, au rythme d'une navette toutes les dix minutes et d'un ferry toutes les demi-heures. Il suffit d'un grain de sable pour que la belle mécanique s'enraye.

La traversée par Calais est plus chère qu'ailleurs, mais elle est infiniment plus rapide. "Depuis trente ans, tout le modèle économique des différents acteurs a été pensé sur l'absence de frontières. Nous leur proposons une solution technique pour fluidifier le trafic, mais il ne faut pas qu'ils pensent que rien ne change, c'est faux. C'est tout l'enjeu de la communication que nous allons lancer à partir de septembre, partout en Europe", souligne Eric Meunier, directeur interrégional des douanes et droits indirects des Hauts-de-France.

Le mythe du duty free en fait rêver beaucoup

Déjà, certains responsables font des cauchemars. Ils imaginent des dizaines de kilomètres de bouchons sur les voies d'accès à Calais, ils rêvent de ferry bloqué de l'autre côté de la Manche faute de préparation des Britanniques, engorgeant le port côté français. "Si on prend trop de temps pour le contrôle, on en vient à ralentir le flux et à impacter la compétitivité de Calais, avec des files de camions qui pourront remonter jusque dans le Dunkerquois. Dans ce cas, ce sont les ports belges et hollandais qui en profiteront", s'inquiète Natacha Bouchart, la maire (LR) de Calais. Une perte que la ville ne peut pas se permettre : le tunnel est le premier employeur privé du territoire et le port génère près de 10 000 emplois directs, indirects ou induits.

A l'inverse, si tout va bien, Natacha Bouchart et quelques autres se prennent à rêver. Le retour de la frontière n'est-il pas synonyme de duty free ? Beaucoup ont la nostalgie de ce temps déjà ancien où les Britanniques venaient remplir leurs sacs d'alcool et de tabac avant de repartir. Les plus âgés se souviennent de ces traversées à 10 francs (soit 1,5 euro) qui faisaient la fortune des commerces locaux.

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Mais revenir à cet âge d'or sera ardu. Car, même si les commerçants multiplient les clins d'oeil aux habitants d'Outre-Manche - les bars et restaurants s'appellent le Purple, le Channel, le No Comment ou le Nice Bar - même s'ils proposent du welsh à "leurs amis gallois", cette spécialité faite de pain, de bière, de cheddar, d'oeufs et de jambon, gratinée au four, même si la navette gratuite desservant les plages balade sa silhouette de bus à impériale à l'anglaise, les touristes britanniques sont très peu nombreux : à peine 7200 l'année dernière, contre 22 000 vingt ans plus tôt. La faute à la disparition du duty free, la faute aux transports - l'Eurostar ne dessert plus, par exemple, la gare de Calais Fréthun, obligeant à passer par Lille pour aller à Londres -, la faute au Covid-19, la faute aussi à la réputation de Calais depuis plusieurs années.

"Il reste une sensibilité, mais il n'y a plus la même tension"

Ici, la frontière attire les migrants venus d'Irak, d'Erythrée ou d'Afghanistan qui rêvent de l'eldorado anglais. Mais pour eux, Calais est un piège. Ils essaient inlassablement, parfois pendant des mois, de monter sur un ferry ou d'emprunter une navette dans le tunnel. Désormais, ils embarquent sur des canots pour une périlleuse traversée de la Manche. Sur les six premiers mois de l'année, la préfecture du Pas-de-Calais dénombrait déjà 360 tentatives de passage par ce moyen, soit plus que sur l'ensemble de 2019 (303). Et le phénomène s'est encore intensifié pendant l'été. Chaque fois, les barbelés se font un peu plus hauts, chaque fois les contrôles se font un peu plus sévères.

L'embarcation sur laquelle avaient pris place 19 migrants qui tentaient de rejoindre l'Angleterre, secourus le 30 décembre 2019 par les autorités maritimes

Une des embarcations sur laquelle avaient pris place 19 migrants qui tentaient de rejoindre l'Angleterre, secourus le 30 décembre 2019 par les autorités maritimes.

© / afp.com/Handout

Dans la ville, la situation n'a plus rien à voir avec les années 2015 et 2016, où près de 10 000 personnes avaient fini par s'entasser dans un bidonville dans des conditions sanitaires indécentes. Aujourd'hui, préfecture et associations humanitaires estiment entre 600 et 1000, le nombre de personnes en attente de passage. Mais le démantèlement récent de petits campements, décidé par l'Etat pour éviter l'installation de longue durée, les a rendus plus visibles.

A nouveau, on les voit dormir dans les parcs du centre-ville, replier leurs affaires au petit matin avant de les cacher dans un buisson, puis aller aux nouvelles, tenter de savoir s'ils pourront passer aujourd'hui, demain, un jour prochain. On parle d'alcoolisation, les riverains se plaignent de nuisances dans La Voix du Nord, les entraves à la circulation destinées à ralentir les camions sur l'autoroute dans l'espoir de monter dans une remorque ont repris. Fabien Sudry, préfet du Pas-de-Calais jusqu'à la fin août, l'admet : "Depuis le déconfinement, ils sont un peu plus nombreux, donc ils s'enhardissent. Il reste une sensibilité et une forme de fragilité sur le territoire, mais il n'y a plus la même tension".

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A Calais, on a compris que la situation n'était pas près de changer. On a beau réclamer la révision des accords du Touquet à chaque fois qu'un ministre de l'Intérieur passe (Gérald Darmanin encore à la mi-juillet, juste après sa nomination), on sait que ces accords bilatéraux, signés par Nicolas Sarkozy en 2003, qui ancrent la frontière côté français, ne seront pas remis en cause. Et que les migrants resteront bloqués pour longtemps encore. Alors, on fait payer pour les désagréments d'être une ville frontière. Littéralement. La commune bénéficie d'investissements de l'Etat qu'aucune autre n'a obtenu, comme en témoigne l'aménagement de son front de mer. La société gestionnaire du port commence à son tour à réclamer : "La sécurité nous coûte 8 millions par an, pour 200 personnes employées à cette tâche en permanence. Nous ne pouvons plus supporter cette dépense, seuls", tonne Jean-Marc Puissesseau, le président, qui estime avoir perdu 30 millions de chiffre d'affaires avec le Covid-19, une baisse qui risque de s'accentuer après la quatorzaine instaurée mi-août par les Britanniques. L'Etat se dit attentif à cette demande. Soucieux de calmer les esprits, à défaut de pouvoir déplacer la frontière.