Outre-Atlantique, trois ans après les émeutes d'Evergreen College, en mai 2017, le monde universitaire n'en finit pas de trembler. Ce printemps-là, des étudiants armés de battes de base-ball patrouillent sur le campus de cette université d'arts libéraux (enseignement axé sur le développement de la culture générale et le raisonnement critique), classée parmi les plus progressistes du pays. Lorsqu'une voiture croise leur chemin, ils demandent ses papiers au conducteur et à ses éventuels passagers. La petite milice traque un professeur de biologie, Bret Weinstein, dont ils exigent la démission ou le renvoi.

Quelques heures plus tôt, devant la salle d'un cours que celui-ci avait été contraint d'interrompre, une étudiante accompagnée d'une dizaine de camarades irascibles lui hurlait au visage "Barre-toi de là, tu sers à rien ! Va te faire foutre, espèce de grosse merde !" Les images de cette altercation, qui évoque irrésistiblement l'époque des gardes rouges en Chine maoïste, feront le tour du monde. Un an plus tard, Weinstein témoignera devant le Congrès américain des périls menaçant la liberté d'expression dans le milieu académique.

Ce qui s'est joué dans les tristement célèbres émeutes d'Evergreen va plus loin qu'un "simple" problème de décomposition du free speech dans le milieu universitaire. Car durant ces journées qui ont vu un homme vilipendé comme "raciste" pour avoir critiqué le "jour d'exclusion des Blancs" que voulait mettre en place son administration, et affirmé, à l'instar de Martin Luther King, que "le droit d'une personne à s'exprimer - ou à exister - ne doit jamais être déterminé par la couleur de sa peau", c'est bien le soubassement d'une société libre et démocratique qui a vacillé. C'est-à-dire la reconnaissance par tous d'une réalité indépendante des opinions de chacun permettant de distinguer entre faits et expérience, objectif et subjectif et, en dernier ressort, entre vrai et faux. Que Bret Weinstein soit biologiste n'a rien d'une coïncidence, tant la discipline est ciblée par ceux qui voudraient un monde tel qu'ils le désirent, non tel qu'il est.

Les hommes rebaptisés "personnes sans utérus"

Depuis 2016, Luana Maroja observe un étrange basculement chez ses étudiants du Williams College. Dans cet établissement caracolant en tête du palmarès des meilleures universités d'arts libéraux des Etats-Unis, où elle enseigne la biologie depuis une dizaine d'années, ils sont de plus en plus nombreux à se plaindre de ses cours. Plus précisément, à dénoncer des éléments factuels parmi les plus irréfutables de sa discipline : les différences entre les sexes et les ethnies, le quotient intellectuel (QI) ou encore l'héritabilité, qui mesure la part de la génétique dans les caractéristiques d'une population.

Dans ses classes, ce sont les sujets "les plus tabous". Elle explique : "L'idée que les sexes biologiques existent et sont binaires (ovules ou spermatozoïdes) surprend de nombreux étudiants." Ils le sont encore davantage lorsqu'elle leur apprend que "des sexes séparés ont évolué plusieurs fois au cours de l'histoire de la vie dans toutes sortes d'organismes" ou que "la sélection sexuelle a conduit à des phénotypes qui ne se retrouvent pas chez les deux sexes".

Une stupéfaction qui s'exprime de bien curieuse manière. "Parfois, les étudiants se contorsionnent pour éviter les mots 'homme' et 'femme'. Par exemple, dans un cours de biologie de mon département, ils devaient faire un exposé sur la contraception et ont utilisé la très déroutante formule 'personnes sans utérus' pour parler d''hommes biologiques', au cas où l'un de ces derniers serait susceptible de s'identifier comme femme. A part l'enseignant, personne n'a trouvé que c'était excessivement tiré par les cheveux."

Le QI, une fiction inventée pour ostraciser certaines minorités

A d'autres occasions, comme elle l'expliquait en mai 2019 dans un article "lanceur d'alerte" du mensuel culturel The Atlantic, c'est le concept de "sélection de parentèle" qui coince. Selon cette notion conceptualisée en 1964 par William D. Hamilton, grande figure de la synthèse darwinienne de la seconde moitié du XXe siècle, dont les travaux sont aujourd'hui parmi les plus cités en biologie évolutive, tous les animaux viennent prioritairement en aide à (voire se sacrifient pour) leurs apparentés, car cela relève d'une stratégie avantageuse pour la survie de leurs gènes.

Mais pour des étudiants de Maroja, en leur enseignant la sélection de parentèle, elle donne raison à... Donald Trump, qui a fait entrer des membres de sa famille à la Maison-Blanche. Inacceptable à leurs yeux. "Les choses sont allées tellement loin dans mes cours que je me sens désormais obligée d'y ajouter cet avertissement : ce n'est pas parce qu'un trait a évolué du fait de la sélection naturelle que cela signifie qu'il est moralement désirable." Ce truisme devrait être depuis longtemps une évidence pour des vingtenaires qui n'en sont pas à leur premier cours de biologie. Sauf qu'il ne l'est plus.

Autre réalité qui indispose les étudiants de Maroja : l'héritabilité du QI, c'est-à-dire la part imputable à des facteurs biologiques "innés". Ses étudiants réfractaires la pressent de taire ces affirmations jugées dangereuses car, selon eux, le QI ne serait qu'une fiction inventée pour ostraciser certaines minorités. Une position "préjudiciable" pour des étudiants en plein déni scientifique, déplore la professeure, qui "risquent de méconnaître l'influence exercée par l'environnement sur les traits héréditaires. Et de ne jamais apprendre que comparer des groupes de personnes vivant dans des environnements différents ne permet pas de faire la différence entre génétique et environnement - cela ne dit vraiment rien sur la source des différences observées".

"Attaques contre les valeurs des Lumières"

Autant de propositions, comme l'écrivait Hannah Arendt dans La Crise de la culture, qui devraient être "au-delà de l'accord, de la discussion, de l'option, du consentement". Pourtant, des étudiants abreuvés de "théorie critique" les estiment relatives et les lisent, in fine, comme des rapports de pouvoir entre dominants et dominés qu'ils se doivent, comme de juste, de renverser, et ce, par tous les moyens. Hannah Arendt l'a parfaitement compris : "Quand on la considère du point de vue politique, la vérité a un caractère despotique. Elle est donc haïe des tyrans, qui craignent à juste titre la concurrence d'une force coercitive qu'ils ne peuvent pas monopoliser."

En octobre 2017, dans le Wall Street Journal, la biologiste Heather Heying, épouse de Bret Weinstein et elle aussi enseignante à Evergreen, qualifiait les émeutes et autres "éruptions" du même genre survenues ailleurs d'"attaques contre les valeurs des Lumières : la raison, le questionnement et le dissentiment. Les extrémistes de gauche en ont après la science. Pourquoi ? Parce que la science recherche la vérité, et que la vérité n'est pas toujours convenable". En écho au poème écrit par le pasteur allemand Martin Niemöller après sa déportation pour blâmer l'apathie et le chacun pour soi face à la montée de l'hitlérisme, Heying a intitulé sa tribune : "D'abord ils sont venus chercher les biologistes".