"Ce n'est évidemment pas des commémorations comme les autres" pour les victimes du 13 novembre. Ce samedi, comme presque tous les 13 novembre, les victimes des attentats terroristes qui ont fait 131 morts, des centaines de blessés physiques et des milliers de personnes atteintes psychologiquement, se rassemblent. Cette année, ce regroupement est particulièrement attendu, d'une part parce qu'il a été annulé l'an dernier du fait de la crise sanitaire, et d'autre part parce qu'il s'inscrit dans le contexte très particulier du procès des attentats qui s'est ouvert le 8 septembre dernier.

Le rendez-vous judiciaire a été l'occasion, pendant tout le mois d'octobre, d'entendre les difficiles vécus des différentes personnes directement impactées par les atrocités commises ce soir-là au nom du djihad. "L'un des aspects particuliers de ces sixièmes commémorations, c'est la conjonction avec le procès des attentats, au cours duquel on a vu s'exprimer les témoignages de toutes les victimes sur les différents lieux", explique Philippe Duperron, père de Thomas assassiné au Bataclan et président de l'association 13Onze15, interrogé par L'Express.

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"Il y a une attente très forte du fait qu'on n'ait pas pu commémorer physiquement l'année dernière, et le procès a remis un peu le 13 novembre au coeur de l'actualité", explique à son tour à L'Express Alexis, de Life for Paris. Pour le jeune homme qui a pu sortir vivant et sans blessure physique du Bataclan, "les semaines passées [où les parties civiles sont venues témoigner au procès] ont été difficiles pour tout le monde, et il y a ce besoin de se retrouver entre nous, en dehors de l'agitation judiciaire, médiatique et politique qu'il peut y avoir autour de ce sujet. Là, ce sont les personnes directement touchées qui se retrouvent autour de ça, après les commémorations publiques, c'est le retour de notre rassemblement privé."

Car après les commémorations avec les officiels, et notamment quelques personnalités politiques à l'instar de la maire de Paris Anne Hidalgo ou du Premier ministre Jean Castex, les membres des associations se retrouvent entre eux, pour boire et manger. "On ne sera pas seuls", résume Yann, blessé au Petit Cambodge, membre de l'Association française des Victimes du Terrorisme (AFVT) et qui se rend tous les jours au tribunal. Ces commémorations sont l'occasion de se rassembler, de se soutenir, alors que le procès représente une épreuve importante pour beaucoup des victimes.

Un besoin de soutien particulier

"Rien ne change car ce sont les mêmes commémorations qu'on organise chaque année et en même temps, ce qui change c'est que le procès est dans toutes les têtes et qu'il sera abordé dans les discours", ajoute Alexis. Ce rassemblement permet aussi à Yann de retrouver des "personnes qu'on ne voit que ce jour-là dans l'année, qui ne sont pas dans les associations, qui n'ont pas tendance à se regrouper le reste de l'année et qui viennent aux commémorations". "Pour moi, le regroupement c'est la chose qui m'aide le plus, savoir ce qu'il s'est passé pour ces autres personnes avec lesquelles je me sens extrêmement solidaire, ajoute Yann. Il y a une solidarité, une compréhension qu'on a les uns envers les autres qui est très forte et qui aide."

Selon Philippe Duperron, "les commémorations sont la manifestation pour les victimes de la solidarité nationale. Solidarité qui s'exprimait dans les témoignages au procès, par un regard ou une main tendue. Dans la salle d'audience, on voyait bien l'émotion, la douleur, que ça dégageait, il y avait une forme de solidarité qui s'exprimait dans la salle d'audience. Et de la même manière, pendant le temps des commémorations, il y a l'expression de la solidarité nationale, mais on voit aussi tous ces adhérents, toutes ces victimes qui se regroupent et il y a forcément, à ces occasions, une volonté et cette impression de faire communauté, d'être ensemble".

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"C'est une année particulière effectivement, parce qu'avec le procès, on a cet événement qui est bien remué au point de vue psychologique pour nous, poursuit Yann. Et d'un autre point de vue, quelque chose d'étonnant se passe dans la salle d'audience, il y a un phénomène de groupe qui se fait sur les personnes présentes. On se soutient beaucoup les uns les autres. On est plus à se connaître, et à se soutenir. Pour moi, c'est peut-être un peu plus facile de ce point de vue là."

Le procès a d'ailleurs été l'occasion pour les associations 13Onze15 et Life for Paris d'enregistrer d'avantage d'adhérents. "Les victimes qui n'avaient pas senti le besoin d'adhérer à une association ont pu en mesurer l'intérêt, explique Philippe Duperron. Il y a eu une vague d'adhésion, il est incontestable que le procès est l'occasion pour un certain nombre de victimes qui étaient restées en dehors, isolées, de se sentir beaucoup plus concernées. Quelque chose se produit avec ce procès." Le président de l'association de victimes estime par ailleurs qu'il y a un "renforcement de la manifestation de l'intérêt que présente le cadre associatif, l'intérêt de regrouper autour de soi, de pouvoir échanger, de partager cette expérience, ce vécu commun, ce besoin s'exprime d'autant plus aujourd'hui avec le procès."

Hommage aux personnes assassinées

Pour ces victimes du 13 novembre, les commémorations sont aussi, et surtout, l'occasion de rendre hommage aux "personnes qui ne s'en sont pas sorties ce jour-là, pour commémorer leur mémoire, rappelle Yann. On a tous conscience que ce jour-là, les effets étaient interchangeables, on aurait pu être à la place des personnes décédées, on aurait pu ne pas être blessés et avoir cette culpabilité de s'en être sortis sans blessure physique, on a des effets assez différents les uns les autres, mais chacun aurait pu être à la place de l'autre."

Néanmoins, toutes les victimes ne ressentent pas ce besoin de commémorer les attentats en communauté. Romain, qui est sorti du Bataclan avec sa femme et son frère après avoir connu l'enfer, adhérente de Life for Paris, tient à se tenir éloigné du rassemblement, peut-être pour se "protéger", confie-t-il à L'Express, et "mettre une certaine distance avec ce qui s'est passé". Pour lui, le contexte du procès "apporte un goût très particulier". "Déjà le fait de venir témoigner devant les magistrats, devant les avocats et surtout devant les accusés, c'est quelque chose qui est extrêmement lourd et à la fois assez positif parce que c'est une forme de libération, explique-t-il. On se retrouve à côté d'eux, on partage ce qu'on a vécu et ça peut être une forme de catharsis, mais c'est un moment qui n'était pas anodin. Salah Abdeslam a quand même croisé de très très près ceux qui étaient dans la salle avec nous. Donc ça a une teneur très particulière." En ce qui concerne "les anniversaires" de la date, du fait de la couverture médiatique, "on est, qu'on le veuille ou non, replongé dedans de manière systématique".

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Et si pour Romain, comme pour d'autres victimes, le mois de novembre peut être l'occasion de voir s'exacerber certains symptômes du stress post-traumatique, ce père de famille garde en lui les stigmates de l'attentat à tout moment de l'année. "C'est impossible pour moi de ne pas penser à ça, tous les jours j'y pense, dans n'importe quel endroit où je vais j'y pense. J'ai des centaines de scénarios d'extraction de tous les endroits possibles et imaginables dans la mesure où quelqu'un débarquerait avec un fusil, raconte-t-il. Je suis façonné pour ça maintenant. C'est devenu un automatisme, chercher les issues de secours, dans quel sens je dois m'asseoir pour ne pas tourner le dos à l'entrée. Le nombre de fois où j'ai imaginé dans la rue, avec mon fils dans la poussette, qu'un mec débarque et qu'il arrose tout le monde dans la rue, le nombre de fois où j'ai imaginé tourner la poussette pour débloquer d'une seule main le crochet qui serre mon fils à la poussette. Que je le veuille ou non, ça m'habite."

D'autres parties civiles se tiennent quant à elles aussi éloignées du procès et des commémorations que possible. Comme chaque victime a une histoire différente, chacune d'entre elles a aussi une manière différente de se reconstruire.