Soixante-douze ans après, Julia Kac-Wallach n'a rien oublié de son arrivée dans le camp de concentration d'Auschwitz, le 25 juin 1943. Elle entend encore les aboiement des chiens et les hurlements des hommes en uniforme, alignés le long de la plateforme où s'arrête le train numéro 55, parti deux jours plus tôt du camp d'internement de Drancy, près de Paris. "S'il existait un mot plus fort que 'hurler', il serait adapté", pointe cette Parisienne de 90 ans, enjouée et pleine d'humour. Elle se souvient de ce déporté, préposé au ramassage des bagages, qui lui glisse, sans même la regarder : "Ne laisse pas monter ton père dans le camion." Le camion qui emporte les plus jeunes, les plus vieux et les plus faibles vers les chambres à gaz -417 hommes, femmes et enfants. Les 600 autres, dont Julia et son père Joseph, ont été affectés aux travaux forcés. La jeune fille a survécu à la faim, au froid, au typhus et à la cruauté de ses bourreaux. Pas Joseph Kac.
Le convoi 55 figure sur l'acte d'accusation dressé cet été par le parquet de Francfort (Allemagne) contre un vieillard de 92 ans: Ernst Tremmel, engagé volontaire dans les rangs de la redoutable unité SS "Totenkopf" (tête de mort) dont les membres assuraient la surveillance des camps de concentration. Les documents d'époque en attestent: il était de service le jour où les wagons à bestiaux venus de Drancy ont atteint leur destination finale. Comme le 1er novembre 1942, pour le train en provenance des Pays-Bas, et le 19 mai, pour celui venu de Berlin. Ernst Tremmel est accusé de complicité dans l'assassinat des quelque 1073 déportés de ces trois convois qui furent gazés dès leur arrivée. Si la procédure pénale suit son cours, son procès se déroulera devant le tribunal pour enfants de Hanau, près de Francfort, car Tremmel, Allemand natif de Hongrie, était mineur lorsqu'il a rejoint les SS.
La jurisprudence Demjanjuk
Pour condamner les sbires du Troisième Reich, la justice allemande a longtemps exigé les preuves de leur participation directe et active à un meurtre. Depuis 2011, la jurisprudence a changé. Cette année-là, la cour d'assises de Munich a jugé John Demjanjuk, ex sentinelle à Sobibor, coupable de complicité dans l'assassinat de 27 900 juifs exterminés dans les chambres à gaz de ce camp. Chaque rouage, même le plus petit, était indispensable au bon fonctionnement de la machine de mort nazie, ont estimé les magistrats. Chaque participant à cette entreprise d'extermination, même le plus subalterne, porte donc une part de responsabilité. C'est au nom de cette logique que le "comptable d'Auschwitz", Oskar Gröning, a écopé cet été de quatre ans de prison. Et que l'Allemagne s'efforce désormais de poursuivre les anciens gardiens du camp.
La justice des hommes, Paulette Sarcey n'y croit plus. Elle aussi se trouvait dans le convoi 55. Comme Julia Wallach, elle a gardé en mémoire les hurlements des SS et de leurs molosses. En 1964, elle a assisté au procès de Francfort, au cours duquel 22 anciens SS du camp d'Auschwitz durent répondre de leurs actes. Six d'entre eux furent condamnés à perpétuité, la plupart à quelques années de prison, cinq furent même relaxés. "Quelle mascarade ! s'emporte la vieille dame. Les accusés remettaient systématiquement en question la parole des rescapés." Les efforts que déploient aujourd'hui les tribunaux allemands pour juger les derniers survivants, fussent-ils les troisièmes couteaux du régime hitlérien, la laissent de marbre. "Une nouvelle mascarade..." soupire-t-elle.
Des parties civiles françaises ?
Outre-Rhin, deux hommes espèrent de tout coeur que le procès d'Ernst Tremmel aura lieu. L'avocat Thomas Walther (1), l'homme à l'origine de l'enquête qui a conduit Demjanjuk devant ses juges, et le professeur de droit pénal Cornelius Nestler s'efforcent d'identifier de futures parties civiles -enfants, frères ou soeurs des déportés de Drancy, de Berlin et d'Amsterdam qui furent gazés dès leur arrivée. A titre bénévole, le tandem a représenté 55 plaignants lors du procès d'Oskar Gröning, ancien comptable à Auschwitz, qui s'est déroulé cette année dans le nord de l'Allemagne. Les deux juristes ont une idée fixe: donner un visage, une voix aux victimes de la barbarie nazie.
(1) t.walther@dorn-rae.de