C'est une grosse commande que souhaite passer le ministère de l'Intérieur en objets volants identifiés. Publié le 10 avril sur le Bulletin officiel des annonces des marchés publics (BOAMP), un appel d'offres détaille différentes catégories de drones qui viendront équiper les services de police, de gendarmerie et de la protection civile, pour un montant de quelque 4 millions d'euros. Ces derniers les utilisent notamment en ce moment dans le cadre du contrôle du confinement, multipliant les surveillances grâce à leur caméra embarquée, par exemple histoire de vérifier que le public ne se rende pas en des lieux interdits. A Paris, Marseille ou encore Nice, à Issoudun ou dans les Côtes-d'Armor, des drones ont servi à visualiser les allers et retours des uns et des autres, en ville comme sur les plages, dont l'accès a été fermé.

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Sur France Bleu, le chef d'escadron Jérôme Peruzzo, un officier du groupement de gendarmerie de l'Indre, avait d'ailleurs commenté le recours à ces caméras volantes: "Dans le cadre du confinement, le drone permet de détecter des rassemblements sur la voie publique, le non-respect d'interdiction des parcs et jardins ou voies sur berges."

"Micro-drones au quotidien" et "nano-drones spécialisés"

Est-ce justement dans le cadre du confinement que la place Beauvau souhaite acquérir 650 de ces robots de diverses tailles? Certains fabricants équipent par exemple leurs engins du matériel capable de diffuser du désinfectant. Une entreprise a aussi conçu un capteur thermique infrarouge capable de mesurer à distance (avec, paraît-il, une précision de 0,5 degré) la température corporelle d'un individu situé à moins de quatre mètres. Mais les dossiers devant être remis à la mi-juin au ministère, les drones arriveront dans les services largement après que le confinement aura été levé.

Alors ces drones serviront-ils pour une éventuelle surveillance post-confinement? Le ministère n'a pas donné plus d'explications à L'Express, mais a assuré à BFM TV que cela n'était pas le cas. L'appel d'offres recense trois catégories d'appareils: 565 "micro-drones au quotidien", indique le document, pour un montant de 1,8 million d'euros hors taxes. C'est-à-dire des engins pesant un kilo maximum et capables de s'élever à 100 mètres de hauteur. Ensuite, 66 drones classiques, plus gros puisque pouvant peser jusqu'à 8 kilos chacun, de "capacité nationale", pour la somme de 1,58 million d'euros. Et enfin 20 "nano-drones spécialisés", d'un montant total de 175 000 euros: ces derniers, sortes de gros bourdons pesant une petite trentaine de grammes chacun, équipent l'armée depuis plusieurs années, où ils sont principalement employés à des missions de renseignement.

Chaque unité devra pouvoir transmettre les données recueillies à une distance de plusieurs kilomètres. La facture sera réglée grâce à des subventions d'un fonds européen, le Fonds pour la sécurité intérieure. La police et la gendarmerie utilisent déjà quelques centaines de drones, mais c'est la première fois qu'une commande de cette ampleur, qui lui permettra de doubler ses capacités en engins volants, est passée par l'Intérieur.

Discrètes reconnaissances photographiques

Alors à quoi serviront ces matériels flambant neuf? Classiquement, moins coûteux que l'hélicoptère, le drone appuie dans les airs l'action des services d'enquête, police ou gendarmerie. "Il apporte une capacité nouvelle d'appui des unités aux sols que ce soit sur un dispositif d'ordre public (manifestation, grand rassemblement), de police judiciaire (interpellation, reconstitution)", avait expliqué le chef d'escadron Peruzzo. En réalité, grâce à leur faculté de voir sans être vus, les drones procurent aux services de renseignement la possibilité de remédier à l'absence de source humaine, de ligne téléphonique à intercepter ou d'ordinateur à pénétrer. La direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) s'en sert par exemple pour de discrètes reconnaissances, notamment photographiques...

Quelles que soient les trouvailles technologiques susceptibles d'équiper les robots en question, l'appel d'offres fait tousser certains, à lire par exemple la page Facebook d'un collectif se disant proche des Gilets jaunes, repérée par Libération: "Alors que l'hôpital est toujours en pénurie de masques et de blouses faute d'anticipation par l'Etat et qu'on fait plus de contraventions que de tests, la mécanique d'une société de surveillance se met en place. Voilà qu'on nous sort des bizarreries telles que des commandes de "micro-drones du quotidien" pour surveiller la population."

Sans compter le secteur des matériels de sécurité. Le Monde cite sous couvert de l'anonymat un représentant d'un industriel s'étonnant que l'appel d'offres du ministère de l'Intérieur ne prône pas l'utilisation de composants d'origine française: "Il est problématique que cet appel d'offres fasse l'impasse sur la cybersécurité, qu'il s'agisse de l'origine des composants comme de leur contenu technologique. Et il est tout aussi préoccupant que rien n'ait été prévu pour respecter un certain patriotisme économique". Visé entre les lignes par cet industriel, un fabricant chinois de drones pourrait se tailler la part du gâteau de l'appel d'offres de la place Beauvau.