Il est 8h15, mardi 12 juillet, lorsque Maxime prend le métro. Le jeune homme de 28 ans profite du trajet qui le mène de son domicile à son travail pour pianoter et se renseigner sur la vaccination contre la variole du singe. Depuis l'avis émis par la Haute autorité de Santé (HAS) le 8 juillet dernier visant à élargir la vaccination aux "groupes les plus exposés" - les homosexuels, les personnes trans multipartenaires ou les personnes en situation de prostitution -, il songe à prendre rendez-vous. Alors que la France avait davantage adopté une philosophie de vaccination réactive - en proposant une injection uniquement aux adultes, y compris soignants, ayant eu un contact à risque avec un malade -, elle a élargi son approche, rejoignant dans cette démarche le Royaume-Uni, les Etats-Unis ou le Canada, comme le réclamaient des associations LGBTQ+, des professionnels de santé et des partis de gauche.

Mais les autorités sanitaires font face à un nombre croissant de critiques faisant état de difficultés pour obtenir un rendez-vous. "On me dit qu'il y a trop de demandes et pas assez de disponibilités, donc on me dit simplement de rappeler plus tard et de patienter", s'étonne-t-il.

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Et Maxime n'est pas le seul dans ce cas-là. "Compte tenu de la forte demande, des délais pour la prise de rendez-vous et l'injection peuvent être observés pendant les premiers jours de la campagne", a convenu la Direction générale de la Santé (DGS) dans un communiqué. En Ile-de-France, une dizaine de centres sont ouverts, mais ils ne proposent encore qu'une poignée de rendez-vous : 100 par semaine dans les hôpitaux Bichat et La Pitié-Salpêtrière ; ou une quarantaine à Lariboisière. Dans ce dernier centre, le médecin Willy Rozenbaum, professeur honoraire de maladies infectieuses, regrette un manque criant d'anticipation : "Ce matin [NDLR : mardi 12 juillet], on a reçu une centaine d'appels alors que l'on n'a que 40 doses par semaine avec une priorité pour les cas contacts établis. Et rien que ce matin, on a dénombré sept nouveaux cas sur des patients venus sans rendez-vous !". Dans le XXe arrondissement de Paris, le Pr Gilles Pialoux, chef du service des maladies infectieuses à l'hôpital Tenon (AP-HP), constate également "une forte montée des cas" et une "demande forte de vaccination" alors que son établissement a reçu à ce jour "60 doses". La situation est similaire dans d'autres régions, comme à Lyon où aucun centre ne sera en mesure de réaliser des injections avant le 18 juillet, signale Lyon Capitale.

Une question se pose : la France a-t-elle assez de doses ? L'état des stocks de vaccin contre la variole du singe est classé secret-défense et ne peut être dévoilé au grand public car l'utilisation du virus de la variole, éradiqué mais conservé dans des laboratoires militaires, notamment en Russie, représente un risque identifié de bioterrorisme. Mais la Direction générale de la Santé (DGS) assure que "l'ensemble des personnes concernées par les indications de la HAS pourront être vaccinées dans les semaines à venir". Au 13 juillet, un peu plus de 700 cas contacts ont reçu une injection en France, soit une cinquantaine par jour. "Il n'y a pas d'inquiétude à avoir : nous disposons des doses suffisantes, celles-ci sont destockées au fur et à mesure des besoins exprimés et des réapprovisionnements sont prévus en tant que de besoin", assure la DGS à L'Express, précisant que des "commandes complémentaires auprès du laboratoire danois Bavarian Nordic ont été passées, et d'autres sont à l'étude".

Manque de personnels

Au-delà du nombre de doses disponibles, les professionnels ont constaté des problèmes d'acheminement des vaccins jusqu'aux centres. "La principale limitation venait jusque-là du mode de transport, révèle Willy Rozenbaum. Les vaccins devaient initialement voyager par -20°C, mais les autorités sanitaires ont obtenu qu'ils soient désormais transportés entre 0 et -6°C. Ce qui est plus facile". Deux vaccins, Imvanex et Jynneos, sont disponibles en France. Il s'agit de vaccins contre la variole de troisième génération, produits par l'entreprise danoise de biothechnologie Bavarian Nordicet. Ils disposent d'un protocole d'utilisation établi par l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM). La HAS affirme avoir pris en considération les données d'efficacité des vaccins disponibles pour décider d'élargir la vaccination. Elle dit s'être également appuyée sur l'avis de l'ANSM sur le bénéfice-risque favorable des vaccins de troisième génération en préexposition au virus.

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Autre limitation : le vaccin ne peut être dispensé que par des pharmacies hospitalières parce qu'il n'y a pas eu de mise sur le marché. Mais, surtout, on constate un manque de personnels criant dans les hôpitaux français. "Pour l'heure, on se heurte surtout à un manque de personnels, en plein été, en pleine septième vague de Covid, avec notamment une carence d'infirmiers pourtant autorisés à vacciner contre le Monkeypox", regrette pour sa part le Pr Gilles Pialoux. "Le personnel est épuisé ou absent, mais ce n'est pas la première fois qu'une décision de politique publique est prise sans évaluer les moyens nécessaires pour la réaliser. Les équipes réduites font front dans la douleur. Pour l'instant", poursuit-il.

Un constat largement partagé par Willy Rozenbaum : "Pour faire fonctionner un centre de vaccination, il ne faut pas uniquement des doses, il faut aussi du personnel ! Des médecins pour examiner les gens car on ne vaccine pas ceux ayant déjà contracté la maladie en principe, des infirmières, des personnes pour répondre aux appels téléphoniques et organiser les rendez-vous... C'est toute une organisation. Or, est-on actuellement en capacité de faire pour le Monkeypox ce qu'on a réalisé pour le Covid ? La réponse est non".

"Manque d'anticipation"

Alors que 912 cas ont été confirmés en France, dont 569 en Ile-de-France, certains, comme Willy Rozenbaum, regrettent un "manque d'anticipation". "On aurait pu prévoir certaines mesures dès le mois de mai. Le résultat, c'est que toutes les personnes concernées ne pourront certainement pas se faire vacciner avant la fin de l'été, et que le virus va continuer à circuler massivement", poursuit le médecin. Pour le Pr Gilles Pialoux, il faudrait davantage "sortir du principe de précaution à l'excès pour étaler la prise en charge entre la ville, les centres privés et l'hôpital, laboratoires compris" ; mais aussi "rendre public l'information sur le rapport bénéfices-risques de cette vaccination contre la variole dans le contexte de vaccinoscepticisme que l'on connaît".

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Les prochaines semaines nous diront si les problèmes logistiques ont été réglés. En regardant ce qu'il se passe outre-Atlantique, il y a pourtant de quoi être inquiet. Alors que les Etats-Unis ont commandé près de 4 millions de doses au total, la ville de New York connaît aussi des couacs dans sa politique de vaccination. La municipalité avait, mardi 12 juillet, ouvert quelques créneaux pour se faire vacciner, mais le système n'a pas tenu face à l'afflux des demandes. Ces incidents surviennent alors que la ville compte désormais 267 cas, soit une augmentation de 141% en une semaine. "Nous avons reçu 14% des doses allouées à l'échelle nationale, or nous comptions bien plus que 14% des cas au niveau national", a déclaré la gouverneure de New York, Kathy Hochul.

En France, comme aux Etats-Unis, la demande pourrait être bien supérieure aux doses disponibles. Sans compter une multiplication des cas qui ne semble pas ralentir. Ce qui fait dire au Pr Gilles Pialoux que "l'ampleur de la circulation virale et, donc, de la demande de vaccination est encore mal estimée". En cause, des données épidémiologiques peu fiables, une sous-déclaration des cas, et une classification du Monkeypox comme MOT (Micro-organisme hautement transmissible) qui bride les diagnostics.