Les mesures prises jusqu'ici par les autorités sanitaires contre l'émergence de cas de variole du singe hors d'Afrique, principalement chez des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH), relèvent essentiellement du principe de précaution. Un principe qui a sédimenté en couches successives au fil des années, de l'émergence du sida au Covid en passant par les affaires du sang contaminé et du Médiator.

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Dans les éléments de langage préparés par Santé publique France, et transmis la semaine dernière par la Direction générale de la santé (DGS) aux associations de lutte contre le VIH et aux associations communautaires HSH, les situations à risque y sont parfaitement détaillées et la prudence sémantique est de mise. Ou comment informer sans stigmatiser sur les modes de transmission de ce virus : "Contact de la peau, bouche, sexe, anus avec les boutons, les croûtes, la salive ou les gouttelettes d'une personne malade, partage des textiles (vêtements, linge de bain, literie), de la vaisselle ou d'ustensiles de toilettes utilisés par une personne malade...".

Une organisation déjà mise à mal par le Covid

Le plus surprenant vient de la conduite à tenir "en cas d'apparition de boutons", puisqu'il est recommandé d'appeler le 15 et de s'isoler 21 jours. Au nom d'un principe de précaution poussé à l'extrême, c'est donc une organisation sanitaire déjà mise à mal par la première vague du Covid qui a été retenue. Un paradoxe pour une affection bénigne dans l'immense majorité des cas, qui est vue en médecine de ville ou dans les centres de santé sexuelle ou de dépistage. Il revient pourtant au Samu de classer les cas et de transférer le patient ou son prélèvement pour le diagnostic par PCR vers les établissements de santé de référence (ESR). A Paris, par exemple, ils ne sont que deux. Les prélèvements diagnostiques peuvent aussi être acheminés en triple emballage vers les laboratoires de niveau de sécurité élevé (L3), mais en pratique les laboratoires de biologie de ville et les centres de dépistage ne sont pas équipés.

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Sur le terrain hospitalier et communautaire, la lourdeur induite par cet excès de précaution fait grincer les dents : comment surcharger les services et les laboratoires de virologie de référence à peine remis de la crise Covid - qui n'est d'ailleurs pas terminée - et plus ou moins paralysés par le manque de personnel ? Pourquoi gérer à l'hôpital la prise en charge de cette infection bénigne ? La notion d'isolement pour au moins 21 jours, pour nécessaire qu'elle soit, est-elle audible dans cette période post-covid ? Sera-t-elle suivie, et par qui ? N'a-t-on pas tiré les leçons de la crise sanitaire quant à l'échec du dépister/tracer des sujets contacts, ici impossible dans la plupart des cas de transmission sexuelle ?

Circulaires et mails dignes d'une guerre bactériologique

L'explication administrative de cette lourdeur est simple et tient en un acronyme de trois lettres : MOT. La liste des "Micro-organismes hautement pathogènes et toxines" (ou "MOT"), est fixée par arrêté ministériel. L'arrêté du 30 avril 2022 modifié classe dans la même liste l'agent de la peste, les mycobactéries ultrarésistantes, les virus responsables des redoutables fièvres hémorragiques africaines (Lassa, Ebola, Marburg), les coronavirus responsables du SRAS et du MERS et... le virus de la variole du singe. Moralité : au vu du processus exigé, les centres dits de référence contingentent les malades qu'ils peuvent recevoir. Des laboratoires commencent à craquer et adressent circulaires et mails comminatoires dignes d'une guerre bactériologique : "Nous ne conserverons aucun prélèvement si PCR positive et ce selon la recommandation MOT en vigueur actuellement. Vous devez vous engager à détruire également tout prélèvement à risque conservé sur votre site si la PCR MonkeyPox Virus revient positive ..."

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De son côté, la Mairie de Paris s'interroge sur les prochaines rencontres festives, dont le Tournoi international de Paris (NDLR : événement organisé par la fédération sportive LGBT+) et la Marche des fiertés qui "pourraient favoriser la diffusion de la maladie". Le cabinet de la maire a réuni lundi 13 juin l'ensemble des acteurs de la lutte contre le sida afin de "définir un modus operandi pour les semaines à venir" et aussi pour faire remonter les questions et communiquer sur les organisations locales et les initiatives.

Entre prophylaxie nationale, risque de stigmatisation et volonté de contrôler la circulation du virus de la variole du singe, la marge est étroite. Pour autant, l'ouverture aussi large du parapluie sanitaire était-elle vraiment la seule solution ?

Pr Gilles Pialoux, infectiologue, chef du service des maladies infectieuses et tropicales de l'hôpital Tenon (AP-HP), vice-président de la Société française de lutte contre le sida (SFLS).