Autour de la centrale de Zaporijia, l'installation la plus grande d'Europe, les combats se poursuivent entre Russes et Ukrainiens. Les premiers voudraient bien détourner l'électricité de la centrale afin d'alimenter la Crimée qu'ils occupent déjà et priver par la même occasion l'Ukraine d'une ressource énergétique précieuse. Et les seconds tentent de les en empêcher, ce qui expliquerait, selon certains analystes, la continuité des affrontements dans la zone.

Une chose est sûre : le site de Zaporijia s'est trouvé "totalement déconnecté" du réseau ce jeudi 25 août en raison de lignes à haute tension endommagées, selon un communiqué de l'opérateur ukrainien EnergoAtom. "Plus précisément, il y a sur place quatre lignes à 750 000 volts, dont trois sont en panne depuis un certain temps. Jeudi, la quatrième est tombée en panne, en raison d'un incendie. Il n'y avait aucun moyen d'évacuer la puissance des réacteurs (les lignes servent à la fois à transporter le courant vers l'extérieur et à refroidir la centrale, NDLR). Donc, les réacteurs 5 et 6, qui étaient les derniers à fonctionner, ont été stoppés. A notre connaissance, une autre ligne à haute tension de 330 000 volts, qui relie la centrale nucléaire à une centrale thermique à charbon située à proximité a continué de fonctionner, alimentant les systèmes de secours de la centrale", explique Olivier Dubois, adjoint du directeur de l'expertise de sûreté à l'IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire). Le refroidissement des réacteurs a donc été assuré, mais on s'approche dangereusement des dernières mesures de protection disponibles, à savoir l'utilisation des diesels de secours.

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Le président ukrainien Volodymyr Zelensky agite déjà la menace d'un incident radiologique. Et effectivement, la probabilité de voir un incident de ce type se produire a nettement augmenté, par rapport à une situation normale. Cependant, prévoir ce qui va se passer s'avère extrêmement difficile pour les experts de l'atome car le facteur humain - en l'occurrence le comportement des belligérants- reste prépondérant. Le plus important à l'heure actuelle, c'est que la centrale reste alimentée par de l'électricité. "C'est le point critique. Même si les réacteurs sont maintenant à l'arrêt, ils doivent être refroidis en permanence", rappelle Patrick Chardon, spécialiste des effets de la radioactivité sur l'environnement au Laboratoire de physique de Clermont-Ferrand. Et il en va de même pour les piscines contenant des éléments radioactifs qui ont besoin d'électricité afin d'évacuer la chaleur.

"Nous sommes dans une situation hors norme"

Relativement récente, la centrale de Zaporijia dispose d'éléments de sûreté bien supérieurs à ceux de Tchernobyl. Chaque réacteur y est relié à deux diesels de secours capables de tenir une semaine sans aide extérieure. "Le fait d'être coupé du réseau, c'est quelque chose qui est normalement pris en compte dans les dispositions de sûreté de conception des installations", ajoute Patrick Chardon. Il est aussi techniquement possible de relier la centrale à des zones passées sous contrôle russe. "C'est un peu l'inverse qui s'est produit il y a quelques mois", souligne un observateur. L'Ukraine s'est "débranchée" de la Russie pour se connecter à l'Europe par sept lignes à très haute tension. Un projet initialement envisagé en 2017 dont la guerre a précipité la réalisation.

Malgré tout, la présence de combats dans la zone de Zaporijia rend toute opération plus difficile et incertaine. Encore une fois, l'aspect humain - plus que les considérations techniques - déterminera la suite des événements. "Les belligérants connaissent parfaitement les lieux. Il faudrait vraiment délibérément qu'ils décident qu'il y ait un accident pour qu'il y en ait un", rapporte sur BFMTV Valérie Faudon, déléguée générale de la Société française d'énergie nucléaire (SFEN). L'incident prendrait-il la forme d'un tir mal intentionné sur un réacteur ou vers les piscines de refroidissement, qui ne disposent pas des mêmes protections ? Impossible à dire. L'aléa humain s'applique aussi aux équipes ukrainiennes chargées de la gestion de la centrale, qui restent sous pression depuis que les Russes contrôlent les lieux. "Dans chaque catastrophe passée, le facteur humain a joué, soit par un comportement inapproprié, soit par une mauvaise analyse de la situation... ", confirme Patrick Chardon.

"Un site comme Zaporijia devrait être sanctuarisé", estime le spécialiste. A l'heure actuelle, aucune des sept règles émises par l'AIEA pour que la centrale fonctionne dans de bonnes conditions ne sont respectées. En cas de pépin, il serait très difficile de contrôler les éventuels rejets radioactifs ou d'organiser les secours. "Nous sommes dans une situation hors norme", souligne l'expert. Et malheureusement, les lignes de défense qui nous séparent d'un incident s'amenuisent.