Nul ne sait s'il faisait des bracelets, mais l'homme de Néandertal maîtrisait l'art du tissage bien avant nous. C'est du moins ce que suggère une équipe internationale de chercheurs dont l'étude paraît ce jeudi dans la revue Scientific Reports. Les paléoanthropologues qui fouillent depuis une quinzaine d'années le site de l'Abri du Marais situé à la sortie des gorges de l'Ardèche savent que notre lointain cousin l'a occupé de façon discontinue entre 90 000 et 40 000 ans avant l'ère chrétienne. Ils y récupèrent régulièrement divers objets lithiques. "Sur l'un d'eux en silex, nous avons retrouvé des résidus de cordages "twistés", c'est-à-dire que les Néandertaliens ont tourné avec leurs doigts la fibre végétale pour faire une corde, détaille Marie-Hélène Moncel, directrice de recherche au CNRS, rattachée au laboratoire de Préhistoire du Muséum d'histoire naturel (MNHN). Une habileté cognitive que l'on retrouve il y a seulement 20 000 ans chez Homo Sapiens, avec les premières utilisations connues de tissages."

Une capacité d'abstraction surprenante

Plus que du macramé, ces cordes pouvaient servir à fermer des sacs, l'espèce Homo Neanderthalensis étant connue, par exemple, pour son mode chasse qui l'amenait à dépecer ses proies loin de son camp de base avant d'en transporter les morceaux. A l'aide d'un microscope électronique à balayage, puis d'un spectromètre à infrarouge, les scientifiques ont établi que la fibre était issue de conifères que Néandertal allait chercher sous l'écorce. "Il lui fallait donc sélectionner le bois, le préparer, en extraire les fibres, les compter puis, les tisser", ajoute Marie-Hélène Moncel. Ces actions requièrent des capacités d'abstraction surprenantes qui mêlent une compréhension des mathématiques pour l'enroulage des fibres et une bonne connaissance de la croissance des arbres."

LIRE AUSSI >> la longue marche de sapiens : ce que nous apprend la génétique.

Ainsi, à chaque nouvelle découverte les préhistoriens confirment que Néandertal, le premier européen, n'a rien à voir avecl'image rustre longtemps véhiculée. Il savait peindre, enterrait ses morts, confectionnait des bijoux avec des serres d'aigle, jouait de la musique et surtout fabriquait des outils élaborés bien avant Homo Sapiens. Une autre étude récente, publiée cette fois-ci dans la revue Science, montre qu'il était non seulement chasseur, cueilleur mais aussi un redoutable pêcheur. Une équipe internationale fouillant le site moustérien de Figueira Brava sur la côte atlantique (Portugal), occupé par des Néandertaliens entre 106 000 86 000 ans avant notre ère, a retrouvé de nombreux restes marins : des poissons, des oiseaux, des carcasses de crabes géants mais aussi celles de dauphins, de phoques et de requins. "De tels mammifères nécessitent des techniques de pêche complexes, note Francesco d'Errico, chercheur au CNRS à l'Université de Bordeaux qui a participé à cette étude. Mais ce sont surtout les grandes quantités découvertes sur place qui étonnent les chercheurs.

Un régime alimentaire diversifié

Manifestement le régime alimentaire de notre cousin, loin de l'image de mangeur de mammouths, était équitablement divisé entre ressources terrestres et marines. Des nourritures bien plus variées que ce que l'on pensait jusque-là. Pour les scientifiques, les denrées issues de la mer, riches en oméga 3, comme pour Homo Sapiens qui en était aussi friand, ont pu favoriser le développement cérébral des deux espèces. "Morphologiquement nos cerveaux étaient différents, mais cela ne veut pas dire que celui de Néandertal était moins élaboré", ajoute Francesco d'Errico préférant voir dans la découverte issue de la grotte portugaise, une preuve supplémentaire de la formidable capacité d'adaptation de l'homme de Néandertal, des steppes sibériennes aux côtes atlantique et méditerranéenne de l'Europe du sud. "Lorsque Homo Sapiens a quitté l'Afrique, il n'y a pas eu de rupture qui l'aurait vu, lui, supérieurement intelligent, remplacer progressivement les autres espèces. Il y a bien eu coexistence et mélange au point que nous possédons encore des gènes néandertaliens." Jusqu'à ce que nos trajectoires divergent et que notre cousin disparaisse. "Homo Sapiens n'a aucun complexe de supériorité à avoir, rappelle Marie-Hélène Moncel. A ce jour, même si nous sommes les seuls rescapés, Néandertal a vécu bien plus longtemps que notre espèce."