Tous les vingt-six mois, la mécanique céleste ouvre un corridor de la Terre vers Mars. Pendant quelques semaines, il est possible d'envoyer des missions vers la planète rouge. À chacune de ces fenêtres de tirs, les puissances spatiales se tiennent prêtes à expédier des orbiteurs ou des atterrisseurs, et à marquer des points dans la course à la connaissance, mais aussi dans la maîtrise des opérations interplanétaires grâce auxquelles elles finiront par avoir leur mot à dire dans l'éventuelle expansion des activités humaines au-delà de la Terre. L'été 2020 n'échappe pas à la règle. A l'heure où nous écrivons ces lignes, une première mission est déjà en route vers Mars. L'orbiteur émirien Al-Amal ("Espérance") a été lancé du Japon.

Cette petite sonde de 1,35 tonne n'emporte que trois instruments, mais, comme son nom l'indique, elle emporte aussi les espoirs des Emirats arabes unis de s'imposer comme la puissance spatiale arabe de référence, devant l'Arabie saoudite, pour le cinquantenaire de leur indépendance. Depuis 2006, le Centre spatial Mohammed bin Rashid, à Dubaï, s'est développé à l'aide de transferts de technologies, principalement avec la Corée du Sud, et a progressivement réalisé ses propres satellites d'observation de la Terre, puis cette sonde. La Chine a suivi la semaine dernière avec la très ambitieuse mission Tianwen 1 : le nouveau lanceur lourd CZ-5, clé de voûte du programme spatial chinois, a envoyé vers Mars, le 23 juillet, une sonde de 5 tonnes composée d'un orbiteur, qui larguera un atterrisseur, lequel déposera à la surface une astromobile ("rover"). Il s'agit pour Pékin d'effacer l'humiliation que lui a infligée l'Inde en 2013 en parvenant à placer une sonde sur orbite avant elle.

La Chine en embuscade

Ce coup-ci, l'enjeu est de taille et les risques sont nombreux de ne pas pouvoir accomplir l'ensemble de la mission. Les Chinois ont cependant pour eux d'avoir maîtrisé les opérations sur la Lune, et même sur sa face cachée, ce qui prouve la qualité de leurs équipes et de leur matériel. Derniers à partir, les Américains lancent donc, fin juillet, l'astromobile Perseverance, jumeau de Curiosity, à la surface depuis 2012. Ce nouveau rover de 900 kilos doit récolter des échantillons qui seront ramenés sur Terre par une mission euro-américaine en 2031.

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Et les Européens, justement ? Ils sont absents, ils ont raté la fenêtre. La mission ExoMars 2020, avec son astromobile Rosalind qui doit forer sous la surface à la recherche de traces de vie, ne partira qu'en 2022. Avant même la crise du Covid-19, les retards enregistrés sur la qualification des parachutes supersoniques de l'atterrisseur russe Kazatchok, porteur de Rosalind, avaient rendu le calendrier impossible à tenir. ExoMars n'en est pas à son premier report. Faute de crédits européens la mission a souffert des changements de politique et des manquements des partenaires avec qui partager les frais. Prévue initialement avec la Nasa, elle a été remaniée en 2011 pour voler avec les Russes. Un orbiteur a déjà été lancé en 2016.

La France tire son épingle du jeu

Pourtant, si les Européens sont absents, les Français sont bien là. Fidèle à sa stratégie de partenariats tous azimuts et de focalisation sur des technologies clefs, le Centre national d'études spatiales (Cnes) est le principal partenaire de la Nasa sur Perseverance. C'est lui qui fournit la caméra SuperCam, évolution de la caméra Curiosity. Elle est équipée d'un laser qui permet l'analyse des roches à distance : trois spectromètres observent l'étincelle de plasma créée par l'impact laser et identifient la nature des composés chimiques sublimés.

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Plus discrètement, la France est aussi partenaire de l'agence spatiale émirienne sur Al-Amal, avec le laboratoire de météorologie dynamique de l'Institut Pierre-Simon-Laplace, à Palaiseau et Paris, au coeur de l'équipe scientifique, pour l'étude de l'atmosphère martienne. La coopération avec les Chinois, elle, attendra un peu, notamment pour une prochaine mission lunaire.

Français et Européens préparent activement les prochaines fenêtres : avec ExoMars en 2022, mais aussi avec la mission franco-japonaise MMX en 2024 pour ramener des échantillons de la lune Phobos, ou avec la sélection imminente du maître d'oeuvre pour la mission européenne ERO (Earth Return Orbiter) qui sera lancée en 2026 afin de récupérer et ramener vers la Terre les échantillons collectés par Perseverance.